AGAPES FRANCOPHONES 2009

AGAPES FRANCOPHONES 2009 61 n’avait vu que brièvement à trois reprises, Marceau se remémore les points- clé dans sa vie – tous des moments d’indécision et de lâcheté où il s’était soumis à l’autorité paternelle. Sa réflexion, virant à la révolte contre ce père et contre lui-même, est rythmée par la question « Qui gisait là ? », question équivoque quant au feu beau-père et masquant l’incertitude concernant sa propre identité d’homme, jusqu’alors jamais réclamée. C’est à petits pas que le désir s’insinue en lui de voir plutôt son père dans le cercueil et peu après soi-même, la pensée de sa propre mort se déployant comme désir suprême et acte – ou plutôt état – réparatoire. Le simple désir évolue vite, devenant fascination 6 non dépourvue d’une teinte érotique, Marceau le lâche ayant aussi été le mal-aimé, ce qui fait que le cercueil séduit par sa ressemblance avec un lit conjugal : « Il voyait, dans la lueur toujours plus trouble des cierges, s’ouvrir pour lui tous les sarcophages de Quarré-les-Tombes comme autant de lits profonds et doux où il rêvait de se coucher. » ( JC , 162). Que Marceau s’attende toujours, cela est une évidence s’appuyant sur l’obsession pour le gisant – mort comme en suspens, double corps de pierre : Il n’avait jamais été qu’un gisant debout, une ombre en mal de son corps perdu. En mal de son frère. Le nom d’Ephraïm l’avait alors enveloppé comme un grand drap de velours noir. Oui, bientôt il serait un vrai gisant, un gisant délesté du poids de la honte, du remords, de toute détresse. Un gisant devenu si léger de pouvoir enfin se coucher qu’il s’en irait au gré du vent, au gré de l’eau, flottant. […] Qui gisait là ? Lui, bientôt. […] Il se rêvait gisant léger glissant dans les eaux claires du torrent, volant à travers les forêts, dansant sur la lourde pierre en équilibre sur la roche. Gisant dormant dans la pierre, l’eau, la forêt et le vent. Gisant dansant sur le beau nom d’Ephraïm. ( JC , 162) Dans d’autres livres, ce désir comblé plus tard par le suicide peut également recevoir une réponse dès qu’il se manifeste. Ainsi, dans Le Livre des Nuits 7 , les deux Obergrenadiere Péniel, Michaël et Gabriel, se rendent dans Berlin en ruines afin de mener le dernier combat au nom d’Hitler auquel ils « avaient juré fidélité et bravoure » ( LN , 318). Mais la guerre touche à sa fin ; leur « aventure » aussi et « ils le savaient. Et ils s’en réjouissaient. » ( LN , 318). Leur combat est donc marqué et du désespoir et de l’espoir de _____________ 6 « L’esprit des morts s’était emparé de Marceau. » ( JC , 162). 7 Sylvie Germain, Le Livre des Nuits , Paris : Gallimard folio , 1985. C’est à cette édition que renverront désormais les références in-texte, le chiffre de la page étant précédé du sigle LN .

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