AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 108 subite de ceux-ci, alors que l’enfant n’a pas encore atteint l’âge de raison ( Magnus ), retour chez soi et réappropriation du patronyme à la suite d’un mariage de force (Claude Corvol dans Jours de colère ) ou jumelage identitaire à la suite de la mort du frère (Deux-Frères dans Le Livre des Nuits ), ce sont autant de situations d’attente gérée par un processus réflexif. Être soi devient ainsi « une performance éphémère, sans lendemain » (Baudrillard 1994, 31), transformant le protagoniste en un Narcisse voué à patauger constamment dans l’absence de son reflet et surtout à tenter sa récupération dans les eaux taries de sa mémoire blessée. Bien qu’il n’y ait que soi-même à l’autre bout de l’attente, l’identité n’est presque jamais, malgré ses multiples représentations, un objet « donné » comme dirait Heidegger, dont l’opinion est que l’attente serait annulée par l’accès direct à celui-ci 1 . En permanence à reconstituer, à deviner, cette identité fait l’objet d’une longue introspection et surtout d’un questionnement pluriel de la présence et surtout de l’absence au cœur desquelles se déroule l’existence. La démarche pourrait être résumée à plusieurs étapes : l’interruption initiale, la prise de conscience de la part manquante, le questionnement in absentia des coupables de cette situation, le questionnement de soi-même avec, parfois, le sentiment de culpabilité et enfin, l’issue à ce questionnement qui est le seul à donner du sens à l’existence. L’attente d’une réponse n’est qu’une manière de désirer le retour à l’origine de la rupture afin de gommer l’instant de sa production et, ce faisant, de réécrire l’existence. Le rôle de la mémoire est, manifestement, décisif. Cependant, « si l’histoire [personnelle] est le lieu de cette mémoire, c’est un lieu brisé. » (Edwards 1996, 35) Ces personnages deviennent ainsi des mendiants 2 de l’attente, vivant dans un permanent état d’incohérence identitaire où s’attendre se donne pour mise la récupération de la part manquante ou, à défaut – car le verbe n’est pas essentiellement pronominal –, une explication satisfaisante et, surtout, apaisante, voire cicatrisante. De loin, les œuvres qui illustrent le mieux cette situation d’attente réflexive sont Chanson des mal-aimants et Magnus , « tous deux traçant les itinéraires de toute une vie, celle d’une femme puis celle d’un homme, de leur conquête lente, ardue et zigzagante de soi, jusqu’à l’apaisement dans le silence et la paix de la nature où l’un et l’autre finissent par se retirer. » (Goulet 2006, 189) Le premier livre, qui fait l’objet de notre étude, met en scène l’existence d’une enfant orpheline à la suite de l’abandon auquel la vouent ses parents. Pour la première fois, de manière tout à fait 1 « L’objet, il est vrai, est une notion fort singulière. Il est en effet visé par la pulsion en instance. Il n’est pas “donné” et dans l’attente, il ne l’est jamais : celle-ci cesserait. » (Danziger ; Chalanset 1994, 86). 2 À la différence des « aristocrates de l’ennui, de l’attente et de la quête de l’Absolu » (Faye 1996, 105) que sont Dino Buzzati, Kôbô Abé et Julien Gracq.

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