AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 110 l’abandon. Plus que le récit d’une vie, Chanson des mal-aimants 3 est le récit d’une attente de soi en général et d’une attente au féminin en particulier, ce qui ne sera pas, nous allons le voir, dépourvu d’importance. L’incipit in medias res pose la solitude comme cadre général de la vie de la protagoniste. Les références à l’absence d’un foyer et à l’impossibilité de se percevoir comme un être complet sont nombreuses : cette solitude est « un théâtre à ciel ouvert. La pièce a commencé voilà plus de soixante ans, en pleine nuit au coin d’une rue. Non seulement j’ignorais tout du texte, mais je suis entrée seule en scène, tous feux éteints, dans une indifférence universelle. » ( CMA , 13) À la fin du livre, le rideau tombe lentement sur la scène du même théâtre de hasard, « à ciel ouvert », « dans la même indifférence de mes congénères. » ( CMA , 269) La construction cyclique suggère une existence tendue dans l’attente d’une explication qui ne viendra jamais. Toujours est-il que le vide n’est jamais comblé, tout résonnant qu’il est de non-dit. Cela parce que le reniement des parents reste « sans faille » du début et jusqu’à la fin – ce qui affecte, naturellement, la perception que Laudes-Marie Neigedaoût a de soi. Inconnue à elle-même, elle l’est parce que dépourvue de généalogie. Une belle image est celle de l’ascendance manquante comme les extrémités qui manqueraient à un arbre – c’est-à- dire, métaphoriquement, les origines et l’avenir au sein d’une famille ou communauté bien établie : « Mon arbre généalogique est un bonzaï tout ébranché, cul-de-jatte côté racines. » ( CMA , 14) ; « J’avais juste dix ans et j’étais déjà orpheline à répétition. » ( CMA , 44) Le résultat est une vie au hasard des rencontres, pareille à celle d’un « chien bâtard sans collier » ( CMA , 57) : J’étais d’ailleurs plus qu’un tombeau – un caveau de famille. Une famille très hétéroclite dont les membres n’avaient entre eux d’autre lien de sang que celui charrié par mes veines. Dans ce caveau, j’ai accueilli tous ceux et celles qui avaient croisé mon chemin de bâtarde et qui m’avaient tendu la main, fût-ce du bout des doigts. Comme j’ignorais la date de la mort de chacun de mes locataires fantômes, ou l’avais oubliée, je suivais mon inspiration pour fêter leur mémoire. ( CMA , 228-229) Ce « corps-arbre » non seulement est-il destiné à ne jamais prendre racine quelque part, qu’il s’agisse d’un lieu ou d’une communauté mais, à en croire Laudes, il passe inaperçu des gens. À part le manque d’ascendance familiale, le stigmate social qu’est l’albinisme la condamne à une existence en marge et à une acceptation difficile de la part des autres. Ce blanc qui est une couleur-origine, symbole de « l’unité créatrice » (Romey 1995 : 58) devient dans ce roman une couleur de la potentialité jamais développée et de l’effacement. C’est la raison pour laquelle Laudes s’imagine le choc 3 Chanson des mal-aimants , Paris, Gallimard folio , 2002. Dorénavant désigné à l’aide du sigle ( CMA ), suivi du numéro de la page.

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