AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 112 L’inaccomplissement maternel et nominatif témoigne toujours de ce principe d’incomplétude manifeste à un niveau identitaire essentiel, à savoir celui du nom. C’est là un des enjeux majeurs de ce livre en particulier, mais des autres textes de Sylvie Germain en général. Tout comme la vie, le nom patronymique, accompagné d’un ou plusieurs prénoms, est lui aussi héritage que l’enfant tient de ses parents. C’est la marque d’une identité inaltérable alors que le corps subit la dégradation opérée par le temps. Ce détail sur lequel l’enfant n’a pas de prise est crucial par son rôle : la reconnaissance par les parents. Le lien à ces derniers est définitif à partir d’un choix qu’ils avaient fait avant même la naissance de l’enfant : « L’identité s’avère donc paradoxalement ce qui représente parfaitement le sujet tout en lui étant étranger. » (Perry 2006, 121) Dans le cas de Laudes-Marie Neigedaoût, toute appellation est d’emprunt, puisque sa vraie ascendance lui demeure inconnue jusqu’à la fin. Ainsi, l’un des objets de l’attente de soi est la récupération du vrai prénom et, sans doute, du nom patronymique aussi: « Et moi, pensais-je, quel est mon vrai prénom, qui viendra me le révéler, quand ? » ( CMA , 30) Pour commencer, elle réfléchit autour de son nom de baptême que lui donnent les religieuses. Il prête à confusion, « montre et cache, il est cryptonyme » (Perry 2006, 127) et lui vaut un bon exercice d’épellation tout le long de sa vie : « Neige d’août, ou Neige doux, ou encore Neige d’où ? » ( CMA , 17) Le dernier sens possible n’est plus à interpréter : il porte en lui le froid de l’absence des origines. Néanmoins, la porteuse de ce nom ne se rebelle à aucun moment contre cette identité d’emprunt ; en échange, alors qu’enfant éduquée dans l’esprit catholique, elle se forge des familles éphémères à partir des lectures bibliques. Le nom devient ainsi lien vers la parenté attendue en permanence. La famille est constamment construite et reconstruite dans un jeu alternant oubli et mémoire faussée : Je me prêtais des noms de villes, ceux entendus dans les Psaumes et les Évangiles, faute de connaître autre chose. Sion, Bethléem, Nazareth, Ninive, Jérusalem… Ça sonnait bien, ça m’enchantait, j’avais l’impression d’appartenir, fût-ce par raccroc, à la famille éclatée d’Esther et de Loulou- Élie. Mais on n’entre pas en fraude dans la famille des autres, et encore moins quand celle-ci est trouée de toutes parts, dispersée en fumée. Sion, Canaan, Samarie, Jéricho, Tibériade, Jérusalem, Jérusalem… Mon imagination était en flammes, mon cœur sur des braises – et j’ignorais à quel point je gambadais loin de la réalité. ( CMA , 31) Le retour à cette réalité n’est lui non plus retour au premier nom de baptême – aussi extravagant soit-il. Cela parce que le « baptême » se réitère à plus d’une reprise tout le long de l’existence de Laudes-Marie Neigedaoût sous la forme des nombreux pseudonymes que les autres lui collent intentionnellement ou par mégarde. L’aspect en question n’est point

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