AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 113 négligeable : ce « recyclage » 5 à répétition de l’identité sociale ne fait qu’accroître le sentiment de déracinement, ouvrir la blessure identitaire et relancer l’attente. Certes, un apprentissage est fait de l’indifférence, ou plutôt de la résignation, mais cela n’empêche que le questionnement des origines reste toujours présent. Au début, alors que Laudes est soumise à la cruauté d’autres enfants, les sobriquets « fleurissent » comme du « chiendent ». L’ironie est évidente : le « fleurissement » a plutôt une connotation polychrome, alors que les sobriquets exploitent l’albinisme de la petite fille : « Il y a eu aussi Flaque-de-lait, Tronche-de-lune, Bâton-de- craie, le Spectre, Sang-de-navet… » ( CMA , 17) Le tragique, moins évident à ce point, est lui aussi camouflé dans le terme de la comparaison : mis à part la facilité de se répandre de l’herbe, « chiendent » a un sens familier aussi, à savoir celui d’ « obstacle ». Le sobriquet est donc obstacle face à l’établissement d’une identité ou bien face à l’oubli de soi dans l’identité d’emprunt. L’enfance n’est pourtant que le point de départ de la dérive nominative. Après la période passée chez la baronne Elvire Fontelauze d’Engrâce, presque tous les autres gens chez qui elle réussit à se faire embaucher l’appellent à leur guise, selon l’humeur du moment, une lubie ou bien intentionnellement. Le séjour chez les sœurs Bellezéheux débute par une « promotion » appellative : Mado et Laudes sont « rebaptisées » volens nolens afin que le secret total sur les débauches du « Relais des Baladins » soit préservé. Cependant, ce-faisant on préserve aussi l’obscurité du vrai prénom – jamais reçu, celui-là. Ensuite, le patron de la brasserie s’obstine à appeler la fille « Claude ». C’est – la narratrice le précise – le seul détail notable à retenir de cette « longue année passée à essuyer des verres et à trimbaler des jambon-beurre, des assiettes de salade landaise et de poulet- frites en louvoyant entre les chaises et les valises […]. » ( CMA , 169) Si le caprice du patron n’a pas d’explication évidente, Fanfan, elle, gomme le double prénom de sa nouvelle employée, « l’athéisme et l’anarchisme étant une vieille tradition dans sa famille » ( CMA , 202), alors que « Laudes- Marie ça fleurait trop la sacristie. » ( CMA , 202) Il n’y que Philomène Tuttu, avec « son nom de bande dessinée ou de passereau » ( CMA , 185) qui, d’oreille distraite, comprend que Laudes s’appelle, en fait, Maud. Cependant, d’un bout à l’autre du livre, les grands absents du côté baptismal restent les parents. Tous les autres gens qui affublent la jeune fille de noms ou de sobriquets sont des connaisseurs imparfaits de l’être qu’ils ont devant eux. Ainsi, le nom d’emprunt ou de hasard est avant tout « réducteur, éphémère. Le[s] roman[s] peu[ven]t alors se lire comme la 5 Cf. « La société recycle l’identité sociale dont le suppôt charnel s’efface. Traits, prénoms, manies circulent en boucle. La société ne meurt pas. Se protéger en aval et s’enraciner en amont sont le même. » (Quignard 2002, 168-169)

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