AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 114 tentative vaine de trouver le nom juste. » (Perry 2006, 130) Plus encore que le premier nom accompagné d’une confirmation religieuse, les sobriquets sont des baptêmes successifs de l’anonymat . Et que sont-ils, ces « baptêmes » sinon une forme d’excès à répétition de l’ « héritage » parental : « […] deux renégats qui m’avaient légué le tourment de leur anonymat pour tout héritage […] » ( CMA , 37) Cette successivité n’est qu’un autre synonyme pour l’incomplétude mentionnée plus haut et qui s’impose à la conscience du personnage sous la forme d’un tourment psychologique. L’anonymat généalogique assimilé depuis la naissance au deuil et associé à la quête incessante de soi a pour corollaire la scission existentielle – témoignage d’une attente jamais assouvie : Et là a commencé l’histoire en patchwork 6 de ma vie de paria. Je suis sortie d’un missel enluminé d’images naïves pour entrer dans un roman- feuilleton 7 à rebondissements, illustré d’estampes grises, et aussi de quelques images crues, parfois extravagantes comme celles qui éclaboussent les mauvais rêves, ou qui jaillissent quand le réel prend feu. ( CMA , 24) Les références à ce deuil auquel Laudes est vouée, malgré elle, jusqu’à la fin de sa vie sont nombreuses dans le livre. La prise de conscience de la solitude endeuillée se fait très tôt et coïncide avec – ou plutôt marque – la mort de l’enfance (elle aussi sujet de deuil, mais dont le retentissement est décalé dans le temps) : Mon enfance est morte le jour où j’ai compris que mon père et ma mère ne viendraient jamais. Et j’ai découvert le goût de la haine, âpre et puissant. Et je suis devenue avare, passionnément. Avare de paroles, de sourires, de confiance. […] On me croyait affligée par la double mort de ma tutrice et de mon instituteur. Faux, je ne pensais pas à eux, du moins pas directement. J’étais frappée d’un autre deuil, celui de mes parents, comme si des fosses où croupissaient désormais Léontine et Antonin on avait exhumé les corps invisibles de ceux-là. Mes aigles blancs, mes traîtres. C’était d’eux que j’étais en deuil […]. ( CMA , 44-45) 6 C’est nous qui soulignons. Le choix du mot n’est peut-être pas aléatoire : tout d’abord, il s’agit de la vie dispersée à laquelle est condamnée Laudes. Son identité se construit au gré des rencontres qu’elle fait – mais qui ne comblent jamais son besoin de comprendre la raison de son abandon au monde, à l’anonymat – et des lieux de passage où elle trouve le répit. Le « patchwork » ferait donc référence à un rapiéçage existentiel . En même temps, le tourment de l’anonymat déjà mentionné par Laudes serait rendu par le « patch » - signalant ici une blessure de l’âme, mais aussi de la chair (elle déplore aussi son « inaltérable blancheur de sac de farine en prime. » ( CMA , 37)) 7 C’est nous qui soulignons. Tout comme le roman-feuilleton qui attise l’attente des lecteurs, restés sur leur faim jusqu’à la parution du chapitre suivant, les épisodes de la vie de Laudes ne lui apportent ni les réponses qu’elle cherche ni l’indifférence ou une véritable résignation.

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