AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 115 Malgré le renoncement, à un certain point, à l’espoir concernant les parents, la douleur d’avoir été laissée pour compte demeure lancinante. La preuve réside dans les nombreux renvois qu’y font presque tous les épisodes du « roman-feuilleton » de Laudes et surtout les retours en arrière qui ne témoignent jamais du renoncement : À présent il y a prescription, à l’heure qu’il est mes procréateurs en cavale doivent être à bout de souffle, sinon déjà partis Ailleurs. Qu’ils soient morts ou toujours en vie, cela ne change pas grand-chose ; je suis en deuil d’eux depuis ma malencontreuse naissance. ( CMA , 14) Cette enfance qui s’était accrochée à mes basques pendant un demi-siècle sans que je réussisse à la semer en route, encore moins à apaiser son chagrin et sa colère. ( CMA , 244) La plaie de l’abandon à la naissance, le stigmate de l’albinisme et le blanchiment identitaire allant jusqu’à l’anonymat ne trouvent jamais de remède. Il y a là assez de quoi nourrir des pensées suicidaires. Cependant, Laudes-Marie n’est pas de ces personnages, assez rares somme toute, qui se délestent de leur vie dans un ultime geste de châtiment (Marceau dans Jours de colère ) ou de rachat (Gabriel et Michaël dans Le Livre des Nuits ). Au lieu d’envisager l’anéantissement de soi, Laudes éloigne tout penchant suicidaire et se tourne vers les deux échappatoires possibles à sa condition : la rêverie et, plus tard, la haine et la révolte. La rêverie – unique échappatoire face à l’incomplétude chromatique du corps – lui fait miroiter, alors qu’enfant, la perspective d’un secours indiscret, mais fort peu probable 8 , de la part des parents inconnus, de retour métamorphosés en majestueux oiseaux blancs venus récupérer leur « chouette harfang » 9 : « Il était urgent qu’ils viennent me chercher, me prendre dans leurs bras. Dans leurs ailes d’oiseaux ; car je les rêvais oiseaux, mes parents, souverains des airs comme des aigles royaux, plus blancs que des circaètes. L’urgence était extrême. Ils ne sont pas venus. […] Mes aigles blancs, mes traîtres. » ( CMA , 44-45) La déception est grande une fois que les départs de ses camarades s’enchaînent et qu’elle prend conscience de son abandon. La conviction qui s’impose brutalement à son esprit face à l’impossible retour des parents lui fait éprouver un état de castration identitaire, d’amputation parentale 8 « À l’auberge, j’ai été affectée à l’entretien de la basse-cour. Mes beaux rêves d’oiseaux des cimes se sont vu rabattre lamentablement le caquet parmi les poules, les oies et les canards. Je pataugeais dans la gadoue, la fiente des volatiles gloussants et cancanants, inaptes au vol, au chant ; des castrés du ciel. » ( CMA , 49) 9 « […] les enfants du village me reluquaient en biais ou se moquaient de mon air de chouette harfang. » ( CMA , 37)

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