AGAPES FRANCOPHONES 2010
AGAPES FRANCOPHONES 2010 116 auquel elle n’a pourtant aucune envie de succomber complètement, consciente du désespoir qui pourrait mener au suicide : Et moi aussi je me sentais châtrée – amputée de mon père et de ma mère, d’espace, de hauteur. […] Mais j’affûtais mes ailes. Même les ailes imaginaires ont besoin d’être soignées, lustrées, développées. Surtout les imaginaires. Sinon on finit comme Antonin, des galets amassés dans les poches, des éboulis au fond du cœur, et vlan ! on se jette dans le gave. ( CMA , 49-50) En échange, ce qui pourrait tourner au désespoir oblique vers la haine : « C’est alors que j’ai commencé à en vouloir à mes parents. » ( CMA , 44) La haine a cela de particulier qu’elle se donne un objet précis et, désirant cet objet afin de s’en venger, s’inscrit pleinement dans le temps. Pensons à Lucie Daubigné ( L’Enfant Méduse ) et à sa vengeance exercée à petit feu et mise au point sous la dictature de la haine qu’elle avait longtemps couvée. Ou à Ambroise Mauperthuis ( Jours de colère ) et à sa folie endurante. Folie et haine, pourvu qu’elles se donnent un objet précis et le temps de mûrir, sont des formes d’attente. Les références ne manquent pas dans Chanson des mal-aimants : « La haine, ça vous nourrit, ça vous ronge plus encore. J’avais une gueule de spectre 10 . […] Mes aigles blancs, mes traîtres. C’était d’eux que j’étais en deuil, et avec eux en guerre à outrance. » ( CMA , 44-45) Il faut souligner déjà le couple « deuil » et « haine » qui aimante souvent les réflexions de Laudes autour de sa condition d’enfant abandonnée. Ainsi, son existence trouve justification dans un état de révolte contre la mère, contre l’héritage de féminité mal légué, révolte couvée dans ce lieu très intime de développement du fœtus mais surtout des liens d’amour : « Cette carapace n’empêchait nullement l’éclosion d’un foyer de révolte, de rage, lové au creux du ventre, pile sous le nombril. Là où ma garce de génitrice avait d’emblée tranché tout lien, confisqué toute mémoire, anéanti l’amour. » ( CMA , 46) Plus tard, avec l’arrivée de ses premières règles, Laudes-Marie constate le mûrissement de son propre corps, le mauvais tour qu’il lui joue en la projetant dans l’âge de la féminité manifeste sans que l’enfance reçoive les réponses tant espérées. En même temps, il y a des choses qui restent inchangées, à savoir la couleur de sa peau ou de ses cheveux et surtout la haine envers ses parents : […] le peu qui me restait de mon enfance déjà si mise à mal venait d’être définitivement détruit, saccagé. Mon propre corps me trahissait, il 10 Si on a cité ce mot une seconde fois c’est qu’il nous semble renvoyer ici plutôt au Hamlet de Shakespeare, où le spectre du père vient hanter le prince Hamlet afin d’exiger réparation. Dans le livre de Sylvie Germain, pourtant, Laudes-Marie est spectre impuissant, car ne connaissant pas l’objet de son besoin de vengeance. De plus, elle n’a pas le choix entre « être ou ne pas être », condamnée qu’elle est à une existence marginale.
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