AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 117 grandissait, pleurait du sang, prenait des formes nouvelles. Seule la couleur de ma peau, de mes cheveux, ne variait pas, et ma colère toujours plus focalisée sur mes parents déserteurs se durcissait. ( CMA , 57) Cette haine envers les parents trouve cependant du répit alors que Laudes se laisse aller à la rêverie autour des mots – source d’enchantement et aussi d’espoir qu’elle exploite de temps à autre, quand l’occasion se présente. Après l’apprentissage par cœur auquel l’oblige Antonin – et qui l’aide à se forger une « mémoire en granit » ( CMA , 35) – la liberté dont elle jouit chez la baronne Elvire Fontelauze d’Engrâce lui permet de « savourer » des mots puisés au hasard dans un dictionnaire. Ce qui est à retenir c’est la préférence allant à ces mots 11 doués d’une troublante douceur de leur suffixe qui introduisait de l’inachevé et un sourd élan de désir dans leur sens : « flavescence 12 , efflorescence 13 , opalescence 14 , rubescence 15 , arborescence 16 , luminescence 17 , déhiscence 18 … » ( CMA , 70) Ces mots 11 Tous ces mots énumérés, nous allons le voir, font l’objet d’un choix où rien n’est laissé au hasard. Ils forment un comble du désir par rapport à la féminité, au corps et à la psyché. Notre interprétation reposera en particulier sur les conclusions réunies par Georges Romey dans son passionnant Dictionnaire des symboles , à partir de l’étude de la rêverie chez ses patients. Cela se justifie d’autant que Laudes, lors de ces déambulations lexicales, éprouve un état proche de l’extase. 12 Le sens du mot repose sur la couleur jaune, sur le processus de jaunissement. Or, le jaune est l’une des couleurs les plus psychanalysées et qui, selon Georges Romey, « […] exprime avant tout une frustration d’amour maternel . Lorsque cette couleur apparaît dans un scénario, elle marque le rétablissement d’une relation positive à l’image de la mère . » (Romey 1995, 85) Couleur féminine, le jaune a une connotation plutôt positive, en dépit de la part de souffrance qu’elle cache : « Le jaune est révélateur d’une blessure d’amour mais il porte en lui-même le pouvoir de guérir ce type de blessure parce qu’il est l’amour. » (Romey 1995, 88) 13 L’efflorescence serait, au sens figuré, l’âge de l’adolescence auquel est parvenue Laudes- Marie, âge d’épanouissement du féminin, mais aussi des grandes questions – portant ici sur l’identité en train de se faire et de se défaire faute d’appui. 14 L’opalescence joue sur la prisme des couleurs, réunies par l’arc-en-ciel comme agent médiateur conduisant « la réalisation du processus d’union des contraires », comme « signe de passage, signe d’alliance » permettant « le passage de l’unique au multiple, de la solitude à la relation, de la prison du paraître à la liberté de l’être. » (Romey 1995, 51) Le désir est transparent de renouer d’une façon ou d’autre avec les parents-traîtres. 15 Tout comme les autres mots construits à partir du même principe de composition, la « rubescence » se constitue comme un processus positif marquant un abandon des pulsions belliqueuses, du désir de vengeance. Outre qu’il « dit l’avancée, la réhabilitation des pulsions , la renaissance, la résurrection », le rouge « signe la fin d’une résistance, l’abandon des armures, l’ouverture. » (Romey 1995, 117 ; 119) 16 L’arborescence serait, évidemment, le processus réparateur de l’arbre généalogique comparé, comme nous l’avons signalé, à un bonzaï « tout ébranché » ( CMA , 14) 17 Ce mot semble envoyer avant tout – bien qu’apparemment d’une manière paradoxale – à l’albinisme dont souffre Laudes. Blancheur de la peau qui, d’abord, lui attire la moquerie des enfants et qui, plus tard, la rend presqu’invisible aux yeux des autres : « Je n’étais qu’une passante poudrée à frimas, filant au ras des murs, au ras des jours, tellement insignifiante aux yeux des gens qu’il me semblait parfois ne même pas projeter d’ombre. » ( CMA , 142) La

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