AGAPES FRANCOPHONES 2010
AGAPES FRANCOPHONES 2010 19 regard toute la pièce : « L’homme, quant à lui, que j’apercevais en contrebas pendant que je continuais de faire aller et venir le rasoir sur mes joues, paraissait très réticent et ne semblait plus décidé à s’attaquer à la moindre baguette. » (62) Situé sur l’axe vertical, le narrateur se tient debout, immobile et examine attentivement de haut en bas tous les personnages ; il propose une vision descendante de l’arrière plan. Pendant le rasage, il s’applique à une analyse minutieuse du comportement des autres, jugeant l’homme de la station-service, selon l’apparence, comme « indécis » et « réticent ». Après la lecture de cette scène, le lecteur devenu spectateur sera surpris par le changement de rôles et de perspectives décidé par le scénariste Jean- Philippe Toussaint. Si dans le roman, c’est le narrateur qui achète des rasoirs jetables, dans le film c’est monsieur Polougaïevski qui accomplit cette action. Par conséquent, c’est toujours lui qui se rase à la station service. Il se plaît à regarder ce qui se passe derrière lui et non seulement à regarder, il intervient même dans le jeu de mikado de l’ouvrier de la station service. Toutefois, monsieur Polougaïevski ne se voit pas confié ce rôle d’élément focal qui revient à l’œil caméra. Pourquoi le scénariste opère ce renversement des rôles ? Parce que le film confère à l’histoire un côté actif (les personnages y participent d’une manière active). L’Appareil photo , par son titre même, renvoie à l’art visuel tandis que La Sévillane fait allusion à l’art musical. Ce changement s’explique par le fait que, ce que le roman suggère, le film le montre et fait entendre. Dans La Sévillane (d’après le nom de la danse populaire espagnole originaire de Séville), Pascale est passionnée par la danse, donc elle profite de la pause à la station service pour répéter les pas de flamenco. Le cadre où elle évolue, change lui aussi ; c’est pourquoi, nous ne voyons plus Pascale épier les autres de l’intérieur ; elle danse devant la station service. Le narrateur doit être lui aussi à l’extérieur pour la regarder danser, mais, dans un premier temps, il se promène pensif sans lui prêter attention. Plus tard, il devient son spectateur qui se cache non pas derrière un journal à la manière des policiers, mais derrière un livre intitulé L’amour . Dans l’entretien cité ci-dessus, Jean-Philippe Toussaint souligne qu’il a introduit l’appareil-photo en tant qu’objet physique « après un an et demi de travail d’écriture. » (Michèle Ammouche-Krémers 1992, 27) En quoi cet épisode de la découverte et du vol de l’appareil-photo pourrait converger avec la problématique du narrateur ? Nous essaierons de le démontrer dans les lignes suivantes. L’appareil-photo apparaît, donc, très tard dans l’histoire ; le narrateur se trouve dans le restaurant du bateau qui les ramène, lui et Pascale, en France, après leur voyage en Angleterre : « Je bus une petite gorgée de sancerre et, à côté de moi, sur un siège vide, remarquai un appareil-photo abandonné, un petit instamatic noir et
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