AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 21 Surprise… aucune des photos qu’il a prises lui-même, n’a été tirée. Dans l’avant-dernière photo, prise par les propriétaires de l’appareil, le narrateur distingue la silhouette de Pascale. Cette image pourrait représenter le cadre dans le cadre, une sorte de mise en abyme photographique : « […] derrière la jeune femme qui se tenait au premier plan, on devinait les contours du présentoir des douanes, où apparaissait très nettement la silhouette de Pascale. » (120) Si le petit instamatic noir apparaît très tard dans le roman L’Appareil- photo , cela ne signifie pas que les personnages ne regardent que les photos prises à l’aide de celui-ci. Au début du roman, le narrateur, présenté dans un plan d’amorce, se tient debout et montre à Pascale des photos de son enfance : « Je vais vous les montrer d’ailleurs, dis-je en sortant l’enveloppe de la poche de ma veste, et, faisant le tour du bureau, lui présentai une par une, me penchant au-dessus de son épaule pour m’aider du doigt dans mes commentaires. » (10) On imagine facilement l’adaptation cinéma- tographique d’une telle scène par l’emploi d’un plan en amorce. L’œil caméra serait focalisé sur les photos que le narrateur montre à la jeune femme. Ce rapprochement entre les deux personnages dévoile déjà une relation plus proche, voire de complicité. Est-ce que le film répondra à nos attentes ? Dans La Sévillane , lorsqu’ il lui montre les photos de son enfance, le narrateur est assis à côté de Pascale. Le réalisateur aurait pu filmer ses personnages dans un plan à deux, mais il convertit cette scène où le narrateur aurait dû être debout. Les personnages sont filmés simultanément, jusqu’à la poitrine. La différence entre le plan à deux et le plan en amorce naît de la perspective d’où l’on voit les personnages - dans le plan en amorce un seul personnage est filmé d’en face. Si le scénariste procède de cette manière, c’est parce qu’il veut montrer clairement au spectateur certains éléments de l’action car il ne veut ni les suggérer, ni en introduire la voix off. Pourtant, dans ses films, Jean-Philippe Toussaint ne renonce pas à la transposition audio-visuelle de l’intériorité de ses personnages. Le procédé de la voix off est exploité avec profit lorsque le narrateur doit rendre compte des moments de tension. Ainsi, de même que l’auteur qui s’intéresse aux Pensées de Pascal (qu’il insère sous forme de citations en anglais dans son premier roman , La salle de bain ), ses héros manifestent une prédilection pour la méditation, pour la réflexion philosophique et métaphysique. Le narrateur de son premier roman, La salle de bain inaugure ce cycle de grands penseurs. L’objet de leurs méditations ? Dans La Salle de bain et dans L’Appareil-photo les narrateurs s’obstinent à surprendre, à observer et ensuite à fixer, voire à immobiliser, la fuite du temps.

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