AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 23 idéal pour vaincre sa timidité, pour briser les barrières. C’est toujours dans le jour naissant qu’il commence sa confession, son histoire. Les espaces exigües favorisent aussi les moments de réflexion du narrateur de L’Appareil-photo . Un premier moment privilégié, à haute intensité dramatique, se passe à l’intérieur d’une cabine de toilettes. L’esprit se détache du quotidien pour s’envoler dans le monde des idées: Du moment que j’avais un siège, moi, du reste, il ne me fallait pas dix secondes, pour que je m’éclipse dans le monde délicieusement flou et régulier que me proposait en permanence mon esprit, et quand, ainsi épaulé par mon corps au repos, je m’étais chaudement retranché dans mes pensées, pour parvenir à m’en extraire, bonjour. (31) La différence entre le roman et le film consiste dans l’objet de la méditation. Le roman analyse justement le caractère fuyant, libre et insaisissable de la pensée, alors que, dans le film, c’est le combat de l’homme avec la réalité qui préoccupe le narrateur. Une autre cabine, un autre moment de réflexion. Cette fois-ci le narrateur, assis sur un tabouret dans la pénombre de la cabine photomaton, annonce : « Toutes les conditions étaient réunies maintenant, me semble-t-il, pour penser. » (93) Les pensées du narrateur du roman se poursuivent et il trouve une comparaison insolite : « […] la pluie me semblait être une image du cours de la pensée, fixe un instant dans la lumière et disparaissant en même temps pour se succéder à elle-même. » (94) Le scénariste ne recourt plus à une séquence avec voix off pour rendre compte des pensées du narrateur, il nous le montre tout simplement dans la cabine de photomaton. Donc, si le lecteur arrive à saisir le fond de la pensée du narrateur, le spectateur est laissé sur sa faim. L’autoportrait de ce narrateur est caractérisé par la dualité de son être à la fois désinvolte et sérieux, je-m’en-fichiste et philosophe, jamais figé, jamais fixé pour toujours, mais flou, tel qu’il aurait été surpris par l’appareil-photo volé : « Car on me verrait fuir sur la photo, je fuirais de toutes mes forces, mes pieds sautant des marches, mes jambes en mouvement […] la photo serait floue mais immobile, le mouvement serait arrêté, rien ne bougerait plus, ni ma présence, ni mon absence, il y aurait toute l’étendue de l’immobilité qui précède la vie et toute celle qui la suit, à peine plus lointaine que le ciel que j’avais sous les yeux. » (113) Pour conclure, la question qui nous est posée : « À travers les yeux de qui voit-on ? » Dans L’Appareil photo , on est, la plupart de temps, en face du point de vue du narrateur. Le lecteur voit ou s’imagine les autres personnages à travers les yeux du narrateur. Il comprend les événements et les interprète à travers le prisme réducteur ou grossissant, illusoire ou de bonne foi du narrateur. L’imagination du lecteur se construit à partir

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