AGAPES FRANCOPHONES 2010
AGAPES FRANCOPHONES 2010 28 on pourrait deviner certains bruissements des écrits iconoclastes de la jeunesse roumaine de Ionesco, les traductions d’après 1990 s’inscrivent dans la perspective d’une œuvre magnifiquement accomplie, dans son versant français. Les traducteurs ont eu à relever le défi considérable d’une œuvre qui théâtralise la parole, en la portant à son paroxysme, vu que, dans la conception de Ionesco, « le verbe lui-même doit être tendu jusqu’à ses limites ultimes, le langage doit presque exploser, ou se détruire, dans son impossibilité de contenir des significations » ( Notes et contre-notes , 63). Quand il s’agit d’une œuvre située dans l’entre-deux du « formulable et de l’informulable» (selon Ionesco « la littérature est la restitution de l’indicible », Découvertes , 96), la traduction est d’une difficulté comparable à la traduction de poésie 3 . Plus qu’ailleurs, peut-être, les traducteurs doivent refaire à leur manière, avec des tâtonnements, des choix provisoires et des hésitations insolubles, un acte de création. Mais l’œuvre conserve sa part d’énigme et de paradoxes et reste ouverte à de nouvelles interprétations. Le degré de périssabilité ou le « potentiel de retraduction » serait-il plus haut dans le cas des traductions pour le théâtre? Nous nous proposons d’identifier certaines difficultés auxquelles la traduction du théâtre ionescien doit pallier, en comparant ponctuellement des versions roumaines proposées pour La Cantatrice chauve (première pièce écrite en français, 1950). Eugène Ionesco, l’héritier conséquent de Eugen Ionescu En dépit de la légende que Ionesco lui-même a alimentée de ses témoignages et commentaires, son théâtre écrit en français n’est guère le fruit du hasard. L’auteur qui s’affirmait dans l’espace culturel français avait déjà donné les preuves d’une vocation littéraire authentique, dans sa première langue d’écriture, le roumain. Le volume d’essais critiques Non ( Nu ) 4 , couronné du prix des Éditions des Fondations Royales, avait déclenché un tollé dans les milieux littéraires roumains. Dans une générations Eugène Ionesco est pratiquement un inconnu. Tout au plus un auteur connu de manière déformée, superficielle, ou, plus exactement : de manière unilatérale. […] nous sommes encore loin du grand moment Ionesco tant attendu depuis une trentaine d’années. » (Ionesco, Teatru, V , 1998, 5, notre traduction) 3 Gelu Ionescu s’interroge à juste titre : « Et puis l’évolution de ce théâtre n’est-elle pas au fond une récupération du langage, graduelle et parfois insaisissable, jusqu’à accéder à l’empyrée de la poésie ? » (1980, 26) 4 Publié en roumain en 1934 (Editura Vremea), traduit en français et annoté par Marie- France Ionesco (Gallimard, 1986), ce volume d’essais critiques ne va être réédité qu’en 1991 (Editura Humanitas).
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