AGAPES FRANCOPHONES 2010
AGAPES FRANCOPHONES 2010 29 éblouissante démonstration de verve narquoise et désabusée, le jeune Eugen Ionescu (futur Eugène Ionesco) prend en grippe certains écrivains et critiques en vogue, dont il traque les critères de valeur discutables, les faiblesses de style ou de vision artistique, la vacuité des discours stéréotypés. Mais au delà des provocations et des charges impitoyables (qui touchent également des membres du jury !), on y trouve déjà la posture d’un auteur qui est en quête des valeurs authentiques de l’existence, tout en ayant la conscience douloureuse des insuffisances du langage et de la précarité de la littérature : Mesdames et Messieurs, ou bien Dieu existe, ou bien Dieu n'existe pas. Si Dieu existe, il est inutile qu’on s'occupe de littérature. Si Dieu n'existe pas, il est tout aussi inutile de s'occuper de littérature Il est inutile parce que nous sommes dépourvus d'importance. Parce que je ne peux pas gifler l'étoile du soir, ni pousser le soleil du coude, lorsqu'il me gêne. […] Il n’y a rien d’important dans tout ce que nous pouvons savoir. Il se peut que soit important seulement ce que nous pensons être dépourvu d’importance. Je ne crois pas à l’importance de la mort. À la vérité de la mort. Je crois à la botte, à la pomme de terre, au sens critique-littéraire de l’existence, au petit déjeuner. ( Nu [ Non ] , 295-302, cité par C ă linescu 2005, p. 57-58) Les phrases se retournent sur elles-mêmes, les mots s’agglutinent de manière imprévisible, dans une apparente désagrégation logique du langage. Le critique Matei C ă linescu a raison d’y voir les signes d’une attitude ambivalente, ludique et angoissée : « Le jeu ionescien est une païdeia dans et par le langage, dans et par la littérature, mais aussi, je dirais, contre le langage et contre la littérature. » (2005, 59) La violente provocation des propos du jeune Ionesco ne doit pourtant pas tromper sur ses motivations profondes, car il s’agit à la fois d’un « jeu de massacre » contre les productions des littérateurs qu’il abhorre et d’un désir ardent de littérature, qu’il va chercher obstinément à assouvir dans sa deuxième vie d’écrivain : « Esprit critique exacerbé, capable d’orgueils et d’humiliations spectaculaires, cherchant un sens à la vie et à sa vocation, sans pouvoir le trouver, le Ionesco des années précédant sa découverte du théâtre est un classique heautontimoruménos . Sa façon d’être, de réagir et de se considérer lui-même demeure inchangée au fond après le “miracle” du théâtre. » (G.Ionescu 1980, 33) Par ailleurs, cette union des contraires n’avait pas échappé à certains critiques roumains qui, dès 1934, ont donné le portrait remarquablement précis de l’auteur à venir : nihiliste et rêveur, anxieux et exubérant, apte d’« enfantillage, contradiction, pose, grossièreté », certes, mais aussi et surtout manifestant « un penchant vers l’amertume, un sens métaphysique, une angoisse des questions absolues », qui relèvent d’une « conscience
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