AGAPES FRANCOPHONES 2010
AGAPES FRANCOPHONES 2010 30 extrêmement scrupuleuse et excessivement lucide » 5 . Les écrits français de Ionesco vont démontrer la justesse de telles intuitions parce que, après le radicalisme avant-gardiste des premières pièces, l’auteur va explorer des thèmes existentiels majeurs (la mort, la filiation, la mémoire, le salut) dans des constructions oniriques des plus élaborées. Implicitement ou explicitement, la quête spirituelle et métaphysique va faire partie intégrante de sa biographie littéraire, ce dont témoignent les écrits autobiographiques et nombre de ses pièces, notamment de la dernière période de création. De ce fait on a pu affirmer que Ionesco est le meilleur critique de son œuvre mais aussi l’un de ses propres « prédécesseurs » (G.Ionescu 1980, 42). Un auteur « doublement bilingue » À partir des éléments évoqués précédemment, peut-on tracer « la carte identitaire » de Ionesco, peut-on définir une dynamique et une cohérence de fond, malgré les accidents biographiques et les inévitables sinuosités, les contradictions, les égarements et les trop humains bafouillages ? Un élément incontournable dans la pleine compréhension de Ionesco est la tension entre les deux langues d’écriture 6 que l’auteur maîtrise parfaitement. Mais en est-il autrement pour tant d’auteurs bilingues ou 5 Pour la beauté des formules et l’exactitude du diagnostic, nous citons quelques fragments des chroniques publiées par Mircea Vulc ă nescu et Octav Ş ulu ţ iu, dans le débat passionné et passionnant qui suivit la parution du volume Non . Octav Ş ulu ţ iu : « […] Eugen Ionescu a en lui un penchant vers l’amertume, un sens métaphysique, une angoisse des questions absolues, auxquelles on ne peut pas donner des réponses catégoriques et qui le poussent vers la spéculation sur la vie et ses problèmes. […] Nu est un point de départ. Document psychologique d’une génération et d’un auteur, il demeurera grâce à la force avec laquelle l’auteur a exprimé le processus de la conscience confrontée à la vanité de la vie. C’est là que réside la valeur de Nu . Le reste est enfantillage, contradiction, pose, grossièreté et inefficacité idéologique. Eugen Ionescu est insolent, et alors ? Cela n’enlève pas la sympathie qu’appellent la vérité de son tourment et la beauté de son écriture. » (in Cleynen-Serghiev 1993, 151). Mircea M.Vulc ă nescu : « Ce scepticisme foncier quant à la mission de la critique, qui s’oppose clairement aux désirs du cœur, provient d’une conscience extrêmement scrupuleuse et excessivement lucide, d’une conscience presque tyrannisée par le scrupule de l’authenticité, par le souci de n’avancer que ce qui – selon le principe cartésien – ne saurait être réduit à des appréhensions immédiates, évidentes, ou à des jugements réductibles à de telles évidences. » (in Cleynen-Serghiev 1993, 172). 6 Le problème complexe de la dualité identitaire de l’écrivain est amplement discutée par Matei C ă linescu (2005) qui observe que la tension entre les mythes identitaires roumain et français n’est résolue que sur le tard. Dominé par la figure du père exécré et les souvenirs traumatisants de la montée du fascisme dans les années 1930, le mythe roumain est fondamentalement négatif, tandis que le mythe français a une connotation positive, la France étant à la fois lieu d’origine de la famille maternelle, paradis perdu de l’enfance, et surtout, pays d’une culture admirée. Toutefois, Ionesco n’a jamais renié ses racines roumaines, il a tenu en estime des écrivains (Caragiale, Urmuz, Blecher), a traduit des textes littéraires et s’est exprimé à maintes reprises sur la situation politique du pays, etc.
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