AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 31 devenus tels ? Dans le cas de Ionesco, le roumain est non seulement la langue qu’il déserte dans les années 1940 pour se convertir au français (comme on entre en religion, pourrait-on dire 7 ), mais aussi la langue qui va doubler jusqu’à la fin sa création française. Le roumain, avec ce qu’il charrie de fantasmatique, est la langue secondaire, enfouie ou réservée à la sphère privée, la langue souterraine qui rejaillit à l’improviste, au coin d’une phrase, dans l’état d’abandon à la rêverie. Paradoxalement, Ionesco se considérait « doublement bilingue », faisant la distinction langue parlée/langue écrite dans les deux idiomes, en symétrie inverse : le roumain parlé aurait une situation équivalente au français écrit – enjoué, créatif, tirant pleinement profit des sonorités et des tours idiomatiques – tandis que le roumain écrit et le français parlé seraient des variantes de langue apprises des livres, avec des tours cérémonieux ou vétustes : Je suis deux fois bilingue. Je parle deux sortes de français. Et je parle le roumain comme j’écris le français, mais le français je le parle comme le parlait André Theuriet et Alphonse Daudet. (note du 31 août 1987, Un homme en question , 1979, 207) Langue seconde au début, le roumain (appris après l’âge de 13 ans) est la première langue d’expression artistique et ultérieurement une source pour l’humour ionescien en français. Une source secrète, parce que, hormis l’auto-traduction des pages du journal de l’immédiat avant-guerre et leur refonte dans Journal en miettes (1967) et Présent passé. Passé présent (1968), les mots du roumain ne vont revenir dans les écrits de Ionesco que de manière tout à fait accidentelle. Dans son journal de vieillesse ( La Quête intermittente , 1988), les syntagmes roumains (proverbes, jeux de mots, clichés patriotiques) surgissent au fil des notations diaristes, accompagnés de leurs équivalences françaises et parfois d’un bref commentaire plaisant. Ainsi, par exemple : « Au jour le jour, de azi pe mâine… » (34), « Azi aici, mâine-n Foc ş ani. Ce-am avut ş i ce-am pierdut. Am fost în America, la Taïpeh, la Hong-Kong (mai toat ă America de Sud), au Sénégal, ai-je été, au Liban, etc. » (126) ou « On dit : je revis. On ne dit pas : je remeurs. Parce que “Românul are ş apte vie ţ i în pieptul lui de aram ă ” (“Parce que le Roumain a sept vies dans sa poitrine de bronze !” disait un poète patriotique roumain. Mais non, car dans ce cas, il peut re-mourir sept fois !) » (61). Dans les rares cas où Ionesco emploie des mots roumains dans les textes français, il semble s’amuser avec ces bribes de phrases allophones, plutôt pour leur sonorité que pour leur valeur signifiante. Au hasard des allers- 7 « On a le sens de la littérature comme on a l’oreille musicale, comme on a la vocation religieuse. » ( Découvertes , 21)

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