AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 32 retours dans un passé proche ou plus éloigné, des vocables roumains intermittents et purement ornementaux balisent l’espace de la mémoire – tintement affaibli de syllabes, trébuchement contre un bloc sonore d’antan, parfum de poèmes démodés, écorces vides, jouets dépareillés. L’exploration des « gisements profonds [du] sol mental » n’est pas sans rappeler la méthode proustienne, à cette différence près que chez Ionesco la recherche des mots appropriés pour traduire sa pensée subit une double contrainte : l’intuition (ou la méfiance) d’une parole fuyante, trompeuse ou dévitalisée, et l’aspiration d’accéder à un stade génuine, purifié sinon pré-verbal. Quels choix pour les traducteurs ? Le premier texte écrit en français par Ionesco est une auto-traduction partielle de la pièce Engleze ş te f ă r ă profesor [ Anglais sans professeur ] 8 , écrite en roumain. La translation du texte primitif roumain au français appelle de nouvelles allitérations, rimes et associations de termes qui s’enchaînent, s’embrouillent, se heurtent vertigineusement, jusqu’à la scène finale du quatuor cacophonique des Smith et des Martin. On a vu dans la logomachie endiablée des personnages une manière jubilatoire de se libérer de la langue roumaine (C ă linescu 2005) et dans la crise du langage, qui représente l’un des ressorts des premières pièces, une conséquence probable du bilinguisme de l’auteur (G.Ionescu 1980,25). Dans La Cantatrice chauve , anti-pièce et « tragédie du langage », les personnages – fantoches abouliques d’un simulacre de sociabilité – s’adressent des platitudes ou de franches inepties. L’effet comique – et combien inquiétant – découle justement de la banalité poussé au paroxysme, car selon Ionesco, « le comique c’est de l’insolite pur ; rien ne me paraît plus surprenant que le banal ; le surréel est là, à porté de nos mains, dans le bavardage de tous les jours. » ( Notes et contre-notes , 229) On a affaire à une langue détraquée, déboussolée, retournée comme un gant, extrovertie , qui s’écarte de toute finalité communicative et ne sert qu’à révéler le vide mental des personnages. Cette « langue tératologique » forgée par Ionesco, devient ainsi arme d’un « combat nihiliste sapant les 8 Engleze ş te f ă r ă profesor [ Anglais sans professeur ], version primitive de La Cantatrice , fut probablement écrite durant les années de la guerre. Le texte a été publié en roumain dans la revue Secolul XX [ XX e siècle ] (n ° 1, 1965, 58-66) pendant une brève époque d’ouverture culturelle. Avec la radicalisation du national-communisme, les pièces de Ionesco ne furent plus jouées sur les scènes roumaines jusqu’en 1990. Ce n’est que sporadiquement que l’on a publié des traductions fragmentaires, dans des revues littéraires roumaines. Les deux versions intégrales du théâtre ionescien (où Engleze ş te f ă r ă profesor figure en annexe), parues après 1990, compensent donc ce long embargo politique.

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