AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 35 éloignées des deux textes ionesciens (Ex.4, r. 47-48 : Hai, du-te sub du ş ! Nu m ă sui pe derdelu ş ! »). Le second traducteur, Dan C.Mih ă ilescu (trad.1994), est systématiquement le plus disposé à improviser librement, avec des solutions surprenantes, mais qui ont le mérite d’être ingénieuses et amusantes, malgré les écarts, les ajouts ou les étoffements. Il s’adonne à cœur joie aux jeux des mots et des sonorités en roumain. Ex.2, r.22 : « Casa unui englez e adev ă ratul lui castel sau palez. » (création parfaitement gratuite d’un mot, « palez », par contamination du mot « englez ») ; Ex. 3, r.28 : «Hîrtia-i pentru scris, pisica pentru ş oareci. Brînza-i pentru zgîrie-brînz ă . » (ajout du mot « zgârie-brânz ă » (i.e. radin), justifié par un idiomatisme roumain : le radin roumain s’emploie à gratter le fromage, tandis que le radin français préfère tondre un œuf) ; Ex.4, r.47 : « Las ă -mi babu ş a-n pace! » (le mot « babu ş a » inventé à partir du mot du texte « babouche » /pantoufle/, par contamination avec le roumain « p ă pu ş a » /poupée). Les auteurs de la troisième traduction (Vlad Russo et Vlad Zografi, trad. 2002) proposent les solutions les plus cohérentes, avec une variabilité contrôlée des écarts. Ils retombent plusieurs fois sur des équivalences qui reconstituent la forme roumaine primitive de la pièce. Ex.3, r. 17: « Hîrtia e pentru scris, pisica e pentru ş oarece. Brînza e pentru zgîriat. » ; Ex.1, r. 20: « Prefer o pas ă re pe cîmp decît un ciorap într-un copac. » Par contre, la réplique suivante (Ex.1, r.21) est une reconstruction « parémiologique » de fantaisie : « Mai bine cîrnat într-un sat decît rahat într-un palat. » Le « rapatriement » roumain du texte, soixante ans après sa rédaction, ne saurait être aléatoire ou « fautive ». Ce qui justifierait les rares débordements c’est l’attention que ces traducteurs portent aux jeux de rime et à la conservation d’une certaine cadence dans la succession des répliques (Ex.2, r.22 : « Englezul ş i-n cas ă goal ă e ca la curtea regal ă . »). Ils donnent par ailleurs le plus d’informations sur leur méthode de travail : recréation d’un équivalent du « spectacle intérieur, cohérent et vif » auquel invite le texte ionescien, « afin de trouver les mêmes sens, rythmes, sonorités, registres, transitions » et en fin de compte « la même atmosphère ». Vlad Zografi est un auteur à succès de la jeune génération de dramaturges roumains et nous pouvons supposer qu’il a traduit les pièces de Ionesco en homme de théâtre, en pensant à l’épreuve par la scansion des répliques 11 : « La fidélité envers Ionesco n’est pas autant une fidélité à la 11 « Seule l’incarnation de la scène peut compenser parfois les écarts, les “pertes” de la traduction. Phrasé, souffle, débit, inflexion, cri, murmure, silence, regard, geste, déplacement, inscription des corps : la phrase trouve la plénitude de ses sens dans le jeu de l’acteur. Traduire, c’est faire aussi sa place, dans le corps du texte, au texte des corps. » (Lassalle 1992, 179)

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