AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 36 lettre de ses textes, qu’une fidélité à leur théâtralité. » (VR&VZ1, Note des traducteurs, 2002, 5 notre traduction). Pour conclure ce bref aperçu comparatif des solutions proposées par les traducteurs roumains successifs de la pièce La Cantatrice chauve , rappelons les considérations de Régis Boyer, qui a entrepris une étude quantitative sur les jeux de mots dans les œuvres de plusieurs auteurs importants du XX e siècle (Prévert, Queneau, Vian, Ionesco). Boyer constate dans l’écriture de Ionesco une prépondérance des jeux dangereux , « ceux qui remettent en cause les structure de la langue, les catégories mentales » (1968, 355). L’analyse stylistique aboutit à un portrait de l’auteur en « métaphysicien révolté », qui dénonce l’échec du langage « à la connaissance du monde et de nous-mêmes, non seulement parce qu’il est traduction d’un univers mental inconsistant, incohérent, illogique en diable, absurde, mais surtout parce que la prétention d’imposer un ordre à un monde que la mort travaille, décompose, rend dérisoire et vain, est inadmissible. »(1968,358) Nous avons voulu prouver que dans le cas de Ionesco les principales difficultés de traduction relèvent de la complexité de sa pensée originale et conséquente sur la condition de l’homme dans un monde désenchanté. On a affaire à un métaphysicien doublé d’un maître ludique, un poète et un funambule, un mystique et un imprécateur, qui a su en égale mesure exprimer ses angoisses et ses doutes, ses attendrissements et ses terreurs, mais aussi brouiller les pistes pour les lecteurs et les spectateurs éblouis durablement par le spectacle flamboyant d’une immense intelligence sensible. Dans les coulisses de la scène du monde, Ionesco a poursuivi toute sa vie une quête de vérité. Et s’il n’a pas trouvé de réponse définitive, c’est qu’il lui importait de considérer son œuvre comme « une architecture d’interrogations » ( Découvertes , 16). Quoi qu’il en soit, le défi essentiel pour l’interprète — critique littéraire ou traducteur — est de cerner ce langage violemment nouveau : « Je n’ai certainement pas tout dit, mais tout ce que j’ai dit correspond à ce que je voulais dire et ne pouvait être dit que de cette façon-là. Ce pouvait être dit dans une langue ou une autre, mais pas dans un autre langage » ( Découvertes , 118) Aussi pourrions-nous ajouter une dimension supplémentaire au bilinguisme ionescien : la coprésence d’une langue effective d’écriture, avec ses clichés et ses trouvailles, et d’une autre langue, virtuelle, qui n’est probablement ni le français ni le roumain, une langue pressentie au-delà des scories et des imperfections du langage naturel : « Ce n’est pas que je veuille l’originalité littéraire, ce que je veux réaliser c’est l’expression de l’origine. Non pas ce qui se passe mai ce qui ne se passe pas ou ne passe

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=