AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 45 5. Philosophie ou poésie ? Dans tous les textes analysés, la masse verbale présente un pourcentage élevé de termes désignant des concepts tels les catégories philosophiques : l’être, le temps, l’espace, le mouvement. Nous remarquons une prolifération de dichotomies propres aux démarches spéculatives dans ce registre : existence / conscience, nécessité / hasard, éternité / instant, mouvement / repos, éros / thanatos. Souvent ces oppositions sont ébranlées, renversées. Un troisième terme intervient pour remplacer l’un des deux et installer une autre dimension de la pensée. C’est selon ce mécanisme que l’opposition vie / mort devient vie + mort / nature ou vie = vie de l’esprit / vie organique. Parfois ce n’est que le plaisir de rétracter des acquis antérieurs. Ainsi le discours est tantôt logique, sans exclure le paradoxe, tantôt ludique. Mais on ne saurait nier la présence de la réflexion. La méditation poétique est de nature à réactualiser le débat sur ce qui est propre à la philosophie, à la poésie. Un esthéticien roumain, Tudor Vianu, (1931/1973) influencé par la phénoménologie, nous a laissé d’admirables essais sur la question. Il admettait qu’il y avait des poètes qui chantaient l’amour, la nature (dans le sens romantique !) et la mort, comme Villon, Heine et Verlaine, et des poètes qui exprimaient leurs idées à eux sur l’amour, la nature et la mort comme Goethe, Schiller, Vigny, Eminescu, Leopardi. Vianu distingue ainsi l’attitude réflexive de l’attitude transitive ou naïve, précisant que la poésie ne peut toutefois pas être assimilée à la philosophie. L’idée et l’intuition de l’absolu ne sont pas la même chose. L’idée n’est qu’une des formes que prend l’intuition absolue, l’autre forme nous la trouvons dans les images et l’harmonie de la poésie. Le statut autonome de la poésie est illustré par le commentaire au premier vers de l’ Épître I du poète roumain Eminescu dont le rôle est, dit Vianu, de renforcer l’expression lyrique du sentiment. Ce vers « Tout au commencement quand il n’y avait pas d’être ni de non-être » (notre traduction dépourvue, hélas, d’équivalence rythmique) exerce prioritairement la fonction d’approfondir l’état lyrique, même si l’ incipit du poème est souvent et à tort cité pour son contenu philosophique. Car la pensée poétique possède un coefficient affectif , un élément illogique , des énergies spontanées et primitives . Venues du sentiment, dit-il. Et des pulsions, ajoutons-nous. Ainsi le sens transmis n’appartient-il pas à l’idée, mais aux sentiments et sensations éprouvées et partagées. L’effet en est que le discours poétique se présente comme discontinu, traduisant des pensées vagues, la pensée indéterminée (Georges Poulet). Gaston Bachelard était même de l’avis que par la rêverie, la contemplation et la méditation poétique nous sommes amenés à déphilosopher , parvenant à des images utiles . Telle est l’image de la vie ronde retrouvée chez Rilke ou Nichita St ă nescu, expliquée par Jaspers et Jung. Telle est également, on peut dire,

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