AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 52 intellectuels qui ont affiné là-bas leur formation. Pour l’homme politique ou pour l’artiste en danger, ce fut le centre du monde où tout pouvait commencer et recommencer, parce qu’à Paris les échos s’entendent vite, quels que soient le domaine et l’endroit d’où ils viennent. Signe identitaire essentiel, la langue devient un choix très important pour un écrivain. Il doit décider pour quel public il veut écrire : pour les lecteurs restés dans le pays, pour ceux du pays d’accueil ou pour la communauté roumaine du pays respectif. Le passage d’une langue à l’autre est une épreuve très dure pour la plupart d’entre eux car Le véritable exil est l’exil linguistique, le reste peut être considéré comme un voyage prolongé en Europe, dans le monde. Ils ont beau dire eux, les émigrés, pleins d’un orgueil ronflant - « la langue roumaine est ma patrie » - le roumain est toujours là-bas, comme le reste, loin. » comme le dit D. Tsepeneag par la voix de l’écrivain-personnage de son roman Hôtel Europa (1996, 319) . Mais l’exil impose des remaniements identitaires, des renoncements et de nouvelles acquisitions qui peuvent mener au recouvrement de l’identité perdue. Élément d’altérité pour les natifs, soumis au début à un processus de déculturation, l’écrivain exilé peut surmonter ce statut par l’acculturation, voie d’accès vers une nouvelle position identitaire. Dans son étude sur l’exil roumain, Scriitori români din exil (Écrivains roumains de l’exil) Eva Behring réalise une taxinomie de l’identité culturelle en exil, se basant sur plusieurs critères tels que: la langue, son degré de changement, la productivité littéraire qui en découle et la stratégie des écrivains. Dans ce contexte, elle établit trois groupes d’auteurs. Dans le premier sont inclus les écrivains qui ne voient pas la possibilité d’intégration dans la culture du pays adoptif ; ils emploient le roumain comme langue d’écriture, s’adressant au public de Roumanie (Paul Goma, Ion Caraion ou l’historien littéraire Ion Negoi ţ escu). Pour Ion Caraion, exilé à Lausanne en 1982, la perte du roumain est ressentie comme un trauma qui mène à sa mort comme poète si l’on croit à ses témoignages de l’essai Les mots en exil : Depuis que je suis en exil tous les mots me font mal...Je ne peux pas quitter ma langue. Elle est comme le sang, comme l’air...La langue implique des souvenirs prénataux, le lait maternel, la semence de la source et le sang des précurseurs...Lorsque tu as passé la frontière de la langue ou qu’on t’impose de quitter son aire, il se produit une rupture irréparable. Et c’est alors que commencent l’éloignement, la solitude, le déséquilibre, l’incertitude. » (1987, 49) Le deuxième groupe comprend les écrivains qui ont acquis une identité culturelle double, l’emploi du roumain mais aussi de la langue adoptive leur

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