AGAPES FRANCOPHONES 2010
AGAPES FRANCOPHONES 2010 61 À ses débuts, cette littérature ne donne la parole qu’à des hommes, tels qu’Azouz Begag, Mehdi Charef, Akli Tadjer qui construisent leurs romans autour des personnages masculins – des immigrés ouvriers, rejetés par les Français, vivant à la périphérie des grandes villes, dans des cités de transit. Mais, les dernières années, un nombre croissant de femmes issues de l’immigration maghrébine a fait son apparition sur la scène littéraire et a pris la parole ; elles ont ainsi le courage de ne plus obéir aux lois ancestrales – les lois du silence - qui exigeaient à la femme de se taire chez elle de même que dans la société. Dans ce sens, Sakinna Boukhedenna rappelle que dans une famille musulmane traditionnelle, le seul droit attribué à la femme par les hommes de la famille était celui de se taire « comme si femme arabe à leurs yeux voulait dire : maison, chiffon, enfant et ferme ta gueule.» (Boukhedenna 1987, 55) « À cheval sur plusieurs langues, plusieurs cultures et plusieurs imaginaires » (Albert 2005, 82), Soraya Nini, Ferrudja Kessas, Sakinna Boukhedenna, et plus récemment Souâd Belhaddad, Faiza Guène, et la liste peut continuer, prennent la plume en tant qu’ « écrivain[e]s dit[e]s pluri- culturel[le]s » 4 et créent des œuvres mettant en scène des personnages déterritorialisés, confrontés à la société, en rupture avec leur famille, en quête de soi et des origines. Soraya Nini, à laquelle nous nous intéressons ici, construit son roman Ils disent que je suis une beurette 5 (1993), tout comme d’autres représentantes de la littérature féminine de la deuxième génération, autour du personnage de la jeune fille issue de l’immigration maghrébine : appelée souvent « beurette », elle se trouve tiraillée entre deux mondes différents – la famille traditionnelle et la société française - qu’elle essaie toujours de réconcilier, afin de bâtir une identité propre se revendiquant de la culture des parents ainsi que de la culture du pays dit « d’accueil ». Le personnage mène une vie sous le signe de « l’entre-deux » (la jeune fille appartenant à la deuxième génération vit entre deux nations –l’Algérie ou le Maroc, le pays de ses ancêtres, et la France, son pays ; entre deux cultures – la culture arabo-musulmane et la culture occidentale ; entre deux modes de vie – un mode de vie qui prône le respect des traditions millénaires et un autre qui confère à la femme les mêmes droits qu’à l’homme) ; elle est accablée par un profond sentiment d’aliénation, de mal de vivre qui est le résultat du 4 Régine Robin, « Un Québec pluriel », La Recherche littéraire. Objets et méthodes , sous la direction de Claude Duchet et Stéphane Vachon, éd XYZ, Montréal, [1993] 1998, p.367-377, citée par Tina Mouneimne-Wojtas dans son article « Autoréception des écrivains migrants au Québec », publié dans 1985-2005 : vingt années d’écriture migrante au Québec. Les voies d’une herméneutique , sous la direction de Marc Arino et de Marie-Lyne Piccione, Presses Universitaires de Bordeaux, 2008, p.71 5 Dorénavant désigné à l’aide du sigle DSB, suivi du numéro de la page.
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