AGAPES FRANCOPHONES 2010
AGAPES FRANCOPHONES 2010 62 dilemme qui la poursuit toute sa vie : comment être soi-même lorsque, dans la construction de l’identité, il faut tenir compte des réalités contradictoires qu’il faut apprendre à réconcilier ? Même si, dans la plupart des cas les écrivaines migrantes refusent de reconnaître l’impact de leur propre vie sur leur création littéraire, nous osons affirmer que le personnage féminin principal de Soraya Nini, Samia, ne peut être séparé de la subjectivité de l’écrivaine 6 . De même que sa créatrice, elle est née en France dans une famille d’immigrés d’origine algérienne et a vécu dans une « cité », marginalisée, stigmatisée en tant qu’« étranger du dedans. » (Durmelat 2008, 50) Samia devient ainsi le prototype de la jeune fille en quête d’une identité individuelle qui lui permette de dépasser le déchirement moral. Le destin du personnage de Soraya Nini se construit sous le signe de la perte, du manque, de la non-coïncidence. De ce fait, Samia vit un profond sentiment d’aliénation ; la souffrance, l’humiliation, la stigmatisation semblent être des leitmotivs de sa vie d’individu appartenant « à la deuxième génération » : « Partout où la vie n’a pas en soi sa suffisance, partout où la vie s’éprouve comme carence d’elle-même, partout où la vie est attente de la vie (…), partout où par conséquent la vie n’est qu’une médiation, partout (…) est l’aliénation. » (Grimaldi 1972, 11) Dans le roman que nous analysons, nous pouvons parler de l’aliénation à plusieurs niveaux. On pourrait représenter ce phénomène à l’aide d’une pyramide : à la base, se trouve l’aliénation de l’espace (l’appartement pauvre, l’immeuble suffocant, infect, que même la pluie n’arrive pas à nettoyer, la délimitation nette entre la banlieue et les quartiers chics des Français de souche) ; il y suit l’aliénation des relations familiales (la violence, la communication impossible) et, au sommet, l’aliénation de l’individu. En même temps, il faut ajouter que le concept d’« aliénation » repose sur la notion de « dépossession » : dans notre cas, Samia a perdu ses repères à cause de la différence culturelle qui marque son existence et de l’isolement social dans lequel elle vit. Elle se sent perdue et arrive avec difficulté à se construire une identité. Ainsi, selon Marie-France Rouart, l’aliénation de l’individu représente-t-elle une « forme particulière de ˝ désespoir humain ˝ qui transforme la vie de l’individu en cauchemar et les relations de famille 6 Nous pourrions même considérer Samia comme un « personnage-embrayeur », c’est-à-dire un « personnage porte-parole » de l’auteur. Dans ce sens voir l’article de Philippe Hamon, «Pour un statut sémiologique du personnage», dans Roland Bartheset al., Poétique du récit , p.122.
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