AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 64 L’appel au discours indirect dans le titre met en évidence le fait que Soraya Nini n’accepte pas l’emploi de cette appellation qui, dans beaucoup de situations, a une connotation négative, voire péjorative. En effet, dans une lettre envoyée à Alec Hargreaves, l’écrivaine avoue qu’on lui a imposé en quelque sorte ce titre : elle aurait voulu appeler son récit L’Entre-deux , tandis que son éditeur aurait voulu l’appeler La Beurette . Comme un compromis, ils ont trouvé le titre Ils disent que je suis une beurette 8 . Aussi, pouvons-nous affirmer que, dans son roman, Soraya Nini ne se propose pas de mettre en évidence que le personnage féminin n’appartienne à aucune des deux cultures ; tout au contraire, ce qu’elle veut souligner, c’est que son personnage, ne se sentant plus concernée par une culture musulmane trop traditionnaliste qui ne réussit plus à l’influencer sur le plan de l’identité, se sent avant tout « Française » sans pour autant renier son côté algérien : Etre pareille aux Français et rester différente (…). Nos parents, immigrés ou pas, anciens combattants, harkis, pacifistes, nos parents, en tout cas tous Algériens, n’auraient jamais osé. Pire, de leur temps, ils auraient jugé la démarche traîtresse. L’exigence d’une identité française ! La hardiesse de demander des comptes à la République ! Aujourd’hui, ils l’approuvent. Trouvent même qu’elle est juste. Légale. (Belhaddad 2001, 143) Il semble que, dans le cas de la jeune fille, l’aliénation vienne du désir d’être reconnue en tant que citoyen français à part entière qui porte en lui les traces visibles de ses origines étrangères et qui souhaite une intégration réussie dans la société ; c’est un désir commun à tous ceux qui sont issus de l’immigration et qui habitent des banlieues conceptuellement situées à la périphérie de la nation française. Les personnages des œuvres appartenant à la littérature de la deuxième génération éprouvent tous le fait de se sentir étrangers dans leur propre pays comme une douloureuse et violente aliénation (Grimaldi 1972, 39) ; fils et filles d’immigrés, ils souhaitent tous obtenir la reconnaissance que leurs parents n’ont pas eue. Samia passe son enfance et sa jeunesse dans la cité HLM « Le Paradis » de Toulon, cité qui, malgré son nom, a perdu presque tout signe de vie : il n’y a plus de parcs, les immeubles sont sombres, misères, les relations entre les gens se sont dégradées. Il s’agit d’un univers étouffant qui refuse une existence respectable à ceux qui y vivent, hommes et femmes, jeunes ou 8 Il nous semble intéressant de rappeler qu’au moment où on lui a proposé d’adapter pour le cinéma son roman, Soraya Nini a demandé qu’on change le titre : « Je n’avais qu’une exigence : que le titre Ils disent que je suis une beurette soit changé, car il avait été choisi par mon éditeur; le terme ˝ beur ˝ ne correspond plus à une réalité; le terme correcte c’est ˝ enfant d’immigré ˝ , et je parle moi-même volontiers des ˝ rebeu ˝ […]. Le sujet essentiel du livre comme du film, c’est le déchirement vécu par Samia entre deux cultures […]. C’est une situation complètement schizophrénique, et c’est pour refléter cela que le titre initial du film était : L’entre-deux . » (Nini, entretien, cité par Barbara Boyer, p. 309).

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=