AGAPES FRANCOPHONES 2010
AGAPES FRANCOPHONES 2010 67 Pourtant, ce manque de liberté va être renversé par la jeune fille qui va puiser dans cette contrainte la force nécessaire à sa quête identitaire. À la suite de cet épisode, Samia se replie de plus en plus sur elle-même. Même si elle fait partie d’une famille nombreuse (elle a encore trois sœurs et trois frères), elle ne trouve personne à qui confier ses secrets ou ses souffrances ; et en parler à ses parents, c’est une chose qu’elle ne peut même pas envisager. Lorsqu’elle tombe amoureuse de Ludovic, un jeune Français qu’elle rencontre au lycée, Samia est obligée de vivre cette histoire d’amour en silence et dans une sorte de « clandestinité » : si elle a honte d’être « l’Autre » (elle se rend compte que le jeune homme ne comprendra jamais toutes les interdictions dictées par sa religion et qui régissent sa vie), elle a aussi peur d’être aperçue par quelqu’un qui la connaît. La jeune fille sait que tout homme de sa famille a « droit de vie et de mort » sur elle au cas où il a l’impression qu’elle pourrait tacher l’honneur du clan. Malgré tous ses efforts, elle a l’impression de ne plus obéir aux traditions musulmanes : « Je n’ai pas le droit d’avoir envie de quoi que ce soit. Et surtout pas de sortir avec un garçon, je n’ai pas le droit d’être amoureuse! Tu ne te rends pas compte de la galère que c’est. J’ai trop peur de ma famille et j’ai trop honte de le raconter à un mec. » (DSB, 138). Son appartenance à une famille dont les relations sont basées sur des interdits devient par conséquent la cause de l’échec de sa relation amoureuse avec le jeune Français : Je ne sais pas si c’est moi qu’il a rejetée, ou le fait que je ne puisse pas être comme les autres. De toute façon, je ne peux être que différente […]. Il est sûr qu’un garçon ne peut s’attacher à une fille comme moi. Je suis là, quelle que soit la direction que je veux prendre, avec des sens interdits […]. Je suis triste parce que Ludovic m’a lâchée, pas parce qu’il ne veut plus de moi, mais pour tous les interdits que je représente… (DSB, 149) La seule échappatoire qui existe pour Samia semble être l’école : « [L’école] est ˝ la liberté volée…le lieu où l’on peut s’imaginer autre et parler des études qui lui entrouvraient des portes vers un avenir différent, moins désespéré que celui de sa mère. » (Huughe 2001, 77) Si au début, elle a du mal à s’adapter au système d’enseignement, car elle se sent marginalisée, elle finit par comprendre que l’école est son unique « planche de salut » 10 , son espoir à une vie en toute liberté, à une vie différente de celle de ses parents. En même temps, quand elle réussit à avoir son CAP, Samia se rend compte que c’est son premier succès. L’école devient ainsi le synonyme de la réussite, d’un avenir meilleur. 10 Propos de Jean Michel Olle parus dans l’article « Les cris et les rêves du roman beur » in Le Monde Diplomatique , octobre 1988, cités par Fatiha El Galaï.
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