AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 73 comme si c’était un nom magique: La Kataviva. » 2 Jean se pose mille questions sur l’origine de ce nom exotique, en espérant de trouver une explication aussi magique que la représentation qu’il s’en était faite. Cependant, la tante Eléonore, esprit plus terre à terre, démystifie par son explication le sens que ce nom a reçu dans l’imagination de Jean : Plus tard, la tante Eléonore, qui avait toujours l’esprit caustique, lui avait expliqué que Kataviva était tout simplement le nom d’une petite station sur le chemin de fer qui traverse l’Oural, et que le constructeur de l’immeuble était sans doute un de ces aristocrates nostalgiques du temps de la Sainte Russie et de ses fastes. Pour cela ce nom brillait sur l’écusson d’azur comme une icône. (R, 14) L’immeuble n’est certainement plus ce qu’il était autrefois ; ceux qui y habitaient étaient des gens ordinaires, des clochards venant parfois s’abriter à l’intérieur. L’entrée était sombre et les « vitraux gothisants » avaient été remplacés par des « verres dépolis jaunasses ». Jean avait peur d’y entrer. Le serin de mademoiselle Picot, une des locataires de l’immeuble, annonçait sans faute l’arrivée du petit Jean, ce qui le troublait et le poussait à trouver une explication qui tenait toujours de la sphère du surnaturel : Le cri du serin de mademoiselle Picot résonnait comme un message surnaturel, qui cherchait à prévenir Jean d’un danger, ou peut-être proférait la pauvreté et la solitude, ces pièges dans lesquels les habitants de la Kataviva s’étaient fait prendre, à la manière de l’oiseau dans sa cage. Pour Jean, la voix du serin de mademoiselle Picot avait un sens, elle lui faisait horreur et l’attirait à la fois […] » (R, 14) Jean prend l’habitude de visiter tante Catherine chaque après-midi en sortant de l’école. À chaque fois qu’il lui rend visite, sous le toit de la Kataviva il se passe une sorte de rituel. Tous les jours , « quand l’heure approchait, Catherine le savait d’instinct, à certains bruits dans la rue, à d’autres signes qu’elle seule pouvait percevoir. » (R, 16-17) Elle prépare sans faute le pain perdu et le thé à la vanille : « Elle se levait de son fauteuil, et à tâtons dans sa cuisine, elle préparait les ingrédients pour le pain perdu […]. La vieille dame aveugle avait deviné son arrivée, quelques fois elle ouvrait la porte même avant qu’il ait eu à frapper. » (R, 17) Cela se passait toujours de la même manière : « La tante Catherine accueillait toujours Jean avec le même rite : elle entrouvrait la porte, sans rien demander, et elle retournait à sa cuisine pour surveiller le pain perdu. Lui restait debout dans le couloir, s’habituant à la pénombre […] » (R, 18) 2 J.M.G. Le Clézio, Révolutions , Paris, Éditions Gallimard, 2003, p.13. Dorénavant désigné à l’aide du sigle R, suivi du numéro de page.

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