AGAPES FRANCOPHONES 2010
AGAPES FRANCOPHONES 2010 78 A. L’oiseau en cage On pourrait imaginer Le Clézio écrivain comme démiurge qui forge petit à petit un univers propre à ce qui va être sa narration, qui invente une spatialité et une temporalité (inspirées cependant de la réalité niçoise des années 1960) qui crée des personnages. Dans cette perspective le travail de l’auteur est semblable à celui de Jaques Prévert dans son poème Pour faire le portrait d’un oiseau . Tout comme Prévert peint son oiseau : « Peindre d’abord une cage /avec une porte ouverte […]», Le Clézio peint le portrait de Catherine, son oiseau à lui. Catherine est sans doute prisonnière dans l’immeuble de la rue Reine-Jeanne. Elle est un oiseau en cage même si la porte en est ouverte. Elle y est entrée et refuse d’en sortir, car sa vie présente n’a plus rien à lui offrir. B. Rituel Jean prend l’habitude d’aller visiter la tante Catherine chaque après-midi en sortant de l’école : « C’était devenu une habitude plutôt une sorte de rituel. » (R, 16) À chaque fois que Jean rend visite à sa tante, sous le toit de la Kataviva il se passe une sorte de magie. Catherine prépare sans faute le pain perdu, tandis que Jean écoute patiemment son histoire. Et c’est cette scène qui rappelle Proust. Un parallèle avec À la Recherche du Temps Perdu s’impose, et non pas seulement par le prisme de ce temps passé qui est évoqué dans les deux romans. Dans les deux cas on a affaire à un garçon qui se trouve dans la compagnie de sa tante, mais à la place de la tante Léonie apparaît la tante Catherine. Et comme la madeleine sans être trempée dans le thé n’est pas révélatrice pour le personnage proustien, Le Clézio recourt lui aussi au thé magique, à la différence près que cette fois-ci le thé est accompagné de tranches de pain perdu à la place de la célèbre madeleine. Si dans l’œuvre proustienne la boisson et le gâteau suscitent la mémoire involontaire de Marcel, dans Révolutions cette même boisson et l’odeur du pain perdu semblent susciter la mémoire volontaire de la tante Catherine. Elle s’imbibe de l’odeur qu’ils dégagent et dont elle puise sa force narratrice. Pour Jean le thé et le pain perdu sont comme des substances narcotiques desquelles il a besoin pour rester figé, immobile dans le sofa, écouter l’histoire de la vieille femme : « le thé de la tante Catherine était incroyablement bon, doux, parfumé, […] fort, puissant, enivrant presque. Dans la pièce un peu étouffante, éclairée par le soleil d’automne, il avait le pouvoir de faire rêver, et Jean se laissait glisser un peu en arrière sur le sofa, tout en feuilletant les dictionnaires. » (R, 22) Le pouvoir de la mémoire involontaire, la seule qui, spontanément, puisse nous restituer tel quel un moment du passé vécu, donne à Marcel le sentiment d’échapper à la mort : « J’avais cessé de me sentir médiocre,
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