AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 79 contingent, mortel. » 3 L’histoire mauricienne donne à Catherine la force de survivre dans un monde auquel elle n’appartient plus. Elle ne vit qu’à travers ses souvenirs de l’époque heureuse, elle ne vit que pour les transmettre. Une fois de plus, on arrive à une concordance parfaite entre les deux romanciers : « Mais quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres (…) l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre (…) l’édifice immense du souvenir » (RTP, 48) affirme le narrateur dans le roman proustien . À l’intérieur de l’appartement, tous les bruits s’estompent, toutes les ombres s’envolent, tout ce qui faisait peur au petit Jean à l’entrée de l’immeuble disparaît, laissant place à une demi obscurité rassurante, qui invite à l’écoute d’une histoire, qui n’est pourtant pas une simple histoire, mais découverte lente des origines d’une famille qui s’étend sur plusieurs générations : « Jean voyait sa silhouette à contre-jour […]. C’était ici, dans cette pièce, qu’il avait tout appris sur Maurice, sur les Marro, sur la maison de Rozilis. » (R, 22) De la même manière, Marcel « écarte tout obstacle, toute idée étrange » (RTP, 46), il abrite ses oreilles et son attention « contre les bruits de la chambre voisine » afin de pouvoir sentir non pas seulement ce plaisir éveillé en lui par le goût de la madeleine, mais aussi ce qui se cache derrière cette sensation. On ne saurait ignorer ici l’influence de la Méditation III de Descartes : « fermer les yeux, se boucher les oreilles » 4 , parce que, à côté de Marcel et de Jean, c’est aussi la tante Catherine qui le fait, sans doute d’une manière différente, car ses yeux sont incapables de percevoir la sainte lumière du jour. Le narrateur proustien sent que ce plaisir doit être fécond, malgré la résistance des objets qui s’opposent de toute leur masse à tout effort pour en percer le secret ; Catherine, même aveugle, sent qu’elle doit fermer les yeux comme si la masse des objets qui l’entoure pourrait, d’une façon ou d’une autre, lui provoquer un trouble de mémoire et l’empêcher de la sorte de continuer son histoire : « Les yeux fermés, elle retrouvait les sensations de son enfance. »(R, 29) L’univers de la recherche n’est pas mort avec les êtres et les paysages qui ont inspiré Proust ; celui de l’Ébène, le Combray leclézien non plus, car à chaque remémoration du passé ils surgissent spontanément à la surface. Dans un entretien publié dans la revue littéraire Europe, lorsqu’on lui demande s’il avait songé à l’aspect musical de l’écriture à la lecture de Proust ou de Claude Simon, Le Clézio répond : 3 Marcel Proust, À la recherche du temps perdu , Bucure ş ti, Editura didactic ă ş i pedagogic ă , 1972, p. 45. Dorénavant désigné à l’aide du sigle (RTP), suivi du numéro de page. 4 Serge Lebrun, La Grande Encyclopédie Librairie Larousse , Vol. 16, Canada, Editions Françaises Inc., 1975, p.9939.

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