AGAPES FRANCOPHONES 2010
AGAPES FRANCOPHONES 2010 84 tourne sur elle-même, devient autoréflexive et soulève des questions qui appartenaient jusqu’ici aux domaines de la critique littéraire, de la linguistique, de la psychologie, de la philosophie ou de l’anthropologie : « Qu’est-ce que c’est que le langage ? », « Qu’est-ce qui est en jeu par le fait que quelque chose comme la littérature existe ? », « Peut-on encore parler, de nos jours, véritablement de l’art ? » Dès lors, le lecteur n’a plus devant ses yeux « l’écriture d’une aventure » mais « l’aventure d’une écriture » qui le met dans une position tout à fait délicate. Pour Pascal Quignard cette aventure dépasse les limites d’un seul art car le choix se joue même au niveau du langage artistique, entre la musique et la littérature. D’une part, Pascal Quignard hérite la propension pour la musique de son père qui provenait d’une famille d’anciens organistes : « L’orgue, peu prodigieux de l’église, nous l’avions tenu trois cent dix ans. L’église du bas – dont nous avions possédé l’orgue était très belle et très laide à la fois. » (Quignard 1986, 74-75) D’autre part, la généalogie maternelle dicte la passion pour les langues : ses grands-parents étaient des linguistes reconnus de l’entre-deux-guerres et, enfant, Pascal Quignard envisage de devenir écrivain pour continuer leur renommée : « Enfant, il me parut qu’il fallait acquérir le savoir philosophique, grammatical et romain de mon grand-père pour devenir le poète qu’aurait voulu être mon arrière-grand-père. Tous les deux avaient professé à la Sorbonne. » (Quignard 1993, 60) Ce qui rattache la musique à la littérature c’est, comme l’auteur s’en rend vite compte, le travail du son. Le langage, qu’il s’agisse du langage sème ou du langage asème, a pour unité de base cette « particule auditive » dont l’art consiste à retrouver et à placer au bon endroit. Et si biographiquement le choix va se faire très tôt du côté de la littérature, la méditation sur le son, la musique et le langage va sillonner la plupart des œuvres de l’écrivain. Dans les pages suivantes, nous nous proposons d’analyser comment Pascal Quignard développe ces trois concepts tout au long de son œuvre pour aboutir à un art poétique non conventionnel qui va tracer une direction à suivre pour nombreux écrivains de la même génération. 1. Le son Pour Pascal Quignard, le son est une sécrétion sonore de l’univers dont l’origine reste un mystère : « Il y a un secret du son – de l’invention du son dans l’univers – et je l’ignore. » (Quignard 1987, 49 1 ) – affirme-t-il. 1 La leçon de musique , Paris : Hachette, 1987. Dorénavant désigné à l’aide du sigle LM, suivi du numéro de la page.
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