AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 85 D’après l’écrivain, le son précède la venue au monde de l’enfant, son intégration parmi les êtres qui produisent volontairement des sons. Le fœtus, encore captif dans le sac de l’amnios entend : il perçoit, proches de lui, les battements du cœur de sa mère et il règle les battements de son propre cœur à ce tambourinement, entendre lui étant autrement insupportable. Il perçoit aussi les bruits du monde extérieur qui arrivent jusqu’à lui déformés, aggravés, par l’eau où il baigne. Il est curieux que le nouveau-né puisse reconnaître, dès les premiers instants de sa vie, non seulement la voix de sa mère mais aussi la langue dans laquelle celle-ci s’exprime. Ainsi est-il que (…) l’oreille humaine est préterrestre et préatmosphérique. Avant le souffle même, avant le cri qui le déclenche, deux oreilles baignent durant deux à trois saisons, dans le sac de l’amnios, dans le résonateur d’un ventre. Ainsi, toute perception sonore est-elle une reconnaissance et l’organisation où la spécialisation de cette reconnaissance est la musique. (Quignard 1996, 52 2 ) L’ouïe est donc « la perception la plus archaïque au cours de l’histoire personnelle, avant même l’odorat, bien avant la vision, et s’allie à la nuit. » (Quignard 1996, 108) ; l’ouïe est aussi le sens le plus sensible de l’être humain parce que, lors de l’endormissement, il est le dernier sens qui capitule devant la passivité sans conscience qui s’annonce ; l’ouïe est, finalement, le capteur du son que rien ne peut arrêter parce qu’il transgresse les murailles, se moque des clôtures : Tout son est l’invisible […]. Le son ignore la peau, ne sait pas ce qu’est une limite : il n’est ni interne, ni externe. L’illimitant, il est l’inlocalisable. Il ne peut être touché : il est l’insaisissable. L’audition n’est pas comme la vision. Ce qui est vu peut être aboli par les paupières, peut être arrêté par la cloison ou la tenture, peut être rendu aussitôt inaccessible par la muraille. Ce qui est entendu ne connaît ni paupières, ni cloison, ni tentures, ni murailles. Indélimitable, nul ne peut s’en protéger. Il n’y a pas de point de vue sonore. (Quignard 1996, 107) Pareil à un scientifique, Pascal Quignard analyse le développement du système auditoire et du cerveau : « chez les hommes, la maturité des structures limbiques du cerveau n’est atteinte qu’à l’âge de quatre ou cinq ans. Les premiers souvenirs émergent, en général, vers l’âge de trois ou quatre ans. Ils poignent, puis ils s’ébrouent sur la rive du langage sur laquelle prennent pied. » (Quignard 1993, 65-66 3 ) 2 La Haine de la musique , Paris : Calmann-Lévy, 1996. Dorénavant désigné à l’aide du sigle HM, suivi du numéro de la page. 3 Le Nom sur le bout de la langue , Paris : POL, 1993. Dorénavant désigné à l’aide du sigle NBL, suivi du numéro de la page.

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