AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 86 Cela nous fait voir, d’un côté, que les hommes, comme toutes les espèces de la nature, produisent des sons involontairement et incontrôlablement, avant qu’il puisse s’en souvenir et, de l’autre côté, que l’homme saisit des sons produits volontairement et chargés de signification dont il en garde le souvenir, avant qu’il puisse les comprendre et les produire lui-même. C’est ici qu’on doit puiser la différence entre les deux types de sons existants : les sons asèmes, dépourvus de sens, et les sons (ou mieux dit les combinaisons de sons) sèmes, porteurs de signification. Les sons asèmes engendrent, au niveau artistique, la musique – un langage qui représente à travers l’ affetto , tandis que les sons sèmes se constituent en langage articulé, spécifiquement humain, et qui représente à travers les concepts. Mais, une fois divisés, les deux types de langage ne perdent pas tout rapport. Pascal Quignard donne comme exemple Londres , de Haydn : « Dans deux trios de Londres de Haydn a lieu un événement très rare : des phrases qui se répondent et qui ont presque sens. Elles sont à la limite du langage humain. Des petites sociétés sans hurlements. Consonner. Une réconciliation sonore. » (HM, 77) Le deuxième exemple c’est la littérature où l’harmonie, le rythme et la rime reposent sur les principes musicaux : « De la musique avant toute chose » – disait Verlaine. 2. La musique 2.1. L’origine de la musique Selon Pascal Quignard, la musique est due à la mue de la voix masculine. Pour les anciennes tribus, la mue représentait le moment de reconnaissance du garçon en tant que membre de la communauté : entre douze et quatorze ans, les garçons devaient entrer systématiquement dans une grotte ayant une très fine acoustique et devaient faire résonner de leur voix les parois souterraines. Dès qu’ils arrivaient à le faire, ils obtenaient le droit d’aller chasser avec leurs pères, action qui leur était interdite jusqu’alors. Pour les anciens Grecs, la mue était le moment où l’enfant, quittant son statut sexuel indéfini ou passif, devenait un homme actif et pouvait se vouer soit à la guerre, soit à se former une famille. Au contraire de ces visions qui positivent la mue, Pascal Quignard la voit, avant tout, comme une perte : « Les hommes, ils sont les assombris. Ce sont les êtres à la voix sombre. Ceux qui errent jusqu’à la mort à la recherche d’une petite voix aiguë d’enfant qui a quitté leur gorge » (LM, 11). Cette perte sépare à jamais de l’enfance et scinde la vie en deux : le temps d’avant la mue – un temps idéal où tout était possible, et le temps d’après la mue – un temps triste, assombri. La mue est donc :

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