AGAPES FRANCOPHONES 2010
AGAPES FRANCOPHONES 2010 87 (…) quelque chose de bas qui les sépare à jamais du simple pouvoir de répéter les premiers mots d’enfance. Quelque chose de tout à coup plus bas dans leur langue, dans leurs oreilles, dans leur gorge, dans leur palais, sous leurs dents, qui les sépare de l’empreinte indestructible de tout ce qui les affecta lors de la première lumière. (LM, 13) Pour l’enfant qui mue, comme pour le serpent qui perd sa première peau, rien ne sera plus pareil. Perdre la voix signifie perdre l’accès à l’enfance ce qui appelle deux conséquences : c’est la première confrontation avec la mort vécue en tant qu’expérience subjective et non plus comme mort qui arrive aux autres seulement ; c’est l’apparition de la honte car, si les vêtements couvrent les transformations corporelles, rien ne peut cacher le changement de la voix ; le garçon bêle et son chevrotement trahit la transformation de son physique. Perdre le temps idéal et éprouver la honte – cela retrace la chute de paradis : Comme la présence de leur sexe entre leurs jambes, la voix grave, fautive, aggravée qui sort de leurs lèvres, la pomme d’Adam, à mi-partie du cou, scellent la perte de l’Eden. La mue est l’empreinte physique matérialisant la nostalgie, vouée à la nostalgie, mais la rend inoubliable, sans cesse se rappelle dans son expression même. Toute voix basse est une voix tombée. (LM, 37) La voix basse sépare l’enfant aussi de la voix de sa mère. Les femmes restent dans le soprano toute leur vie. Pour elles, il n’y a de rupture ni avec l’enfance, ni avec l’Eden, ni avec leur mère. Elles peuvent toujours redire, exactement pareil, leurs premiers mots. Pour elles, le souvenir n’est pas cette perte tragique, parce que le passé, du point de vue de la voix, est réitérable à l’infini. Par contre, perdre la voix donne naissance, chez les garçons, à une nostalgie irréparable. Mais le fait que seulement les hommes sont touchés par la mue tandis que les femmes demeurent dans la même voix toute leur vie représente une trahison : « Aux femmes, la voix reste fidèle. Aux hommes, la voix est infidèle. Un destin biologique les a soumis, au sein-même de leur voix, à être trahis. Les assujettit à être abandonnés. Les assujettit à muer. Les assujettit à changer. » (LM, 35) Deux parcours restent possibles aux hommes : soit ils se contentent de leur nouvelle voix et ils tentent une réconciliation tout en acceptant la défaite, soit ils se laissent entraîner par la nostalgie de cette perte et se destinent à la quête de la voix enfantine à travers la musique.
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