AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 89 Une troisième définition qui reprend ce que Haydn avait déjà noté analyse la musique sous l’angle du rythme et de l’harmonie qui visent à « ressusciter la curiosité sonore défunte dès que le langage articulé et sémantique s’étend en nous. » (HM, 22) L’harmonie caractérise l’espèce humaine et « pour peu qu’on le lui demande, [l’homme] a un mal fou à parvenir à l’arythmie. Il lui est impossible de réussir une suite de frappes la plus irrégulière possible. Ou du moins son audition lui est impossible. » (HM, 215) 2.3. La haine de la musique La musique est rythme, comme nous l’avons vu, et le rythme fait danser les gens, pareillement aux marionnettes, d’après la cadence qu’il impose. La musique fait donc obéir et c’est une première raison pour laquelle elle est haïssable. Dans l’essai La haine de la musique , Pascal Quignard rappelle que le premier instrument de musique inventé fut la flûte. Athène inventa la flûte (en grec aulos , en latin tibia ) pour imiter les cris qu’elle avait entendu s’échapper du gosier des oiseaux-serpents aux ailes d’or et aux défenses de sanglier. Leur chant fascinait, immobilisait et permettait de tuer à l’instant de la terreur paralysante. En imitant ces oiseaux merveilleux, les hommes se servirent de la musique pour tuer. Ce furent premièrement les chasseurs qui, en imitant le chant des oiseaux à la saison de l’accouplement, réussissaient à appâter les animaux pour les attraper et les tuer : « La musique n’est pas un chant spécifique de l’espèce Homo . Le chant spécifique des sociétés est leur langue. La musique est une imitation des langages enseignés par les proies lors de la reproduction. » (HM, 200) Instrument des pouvoirs politiques, la musique servit de propagande pour attirer les gens. Plus encore, dans les camps de concentration nazis, elle était censée faire obéir les prisonniers. Au moment où les gens se mouraient, la musique faisait bouger le corps malgré les peines : « Ce fut la douleur des déportés dont les corps se soulevaient en dépit d’eux. » (HM, 200) D’après Pascal Quignard, la musique n’apaise pas la douleur, elle ne ragaillardit pas ; elle humilie et elle fait obéir : Ce ne fut pas pour apaiser leur douleur, ni même pour se concilier leurs victimes, que les soldats allemands organisèrent la musique des camps de la mort. 1. Ce fut pour augmenter l’obéissance et les souder tous dans la fusion non personnelle, non privée, qu’engendre toute musique. 2. Ce fut par plaisir, plaisir esthétique et jouissance sadique, éprouvés à l’audition d’airs aimés et à la vision d’un ballet d’humiliation dansé par les

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