AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 90 troupes de ceux qui portaient les péchés de ceux qui les humiliaient » (HM, 206). « La musique fait mal. » conclut Pascal Quignard et, plus encore, « devient “l’expression sensible” de la détermination avec laquelle des hommes entreprirent d’anéantir des hommes. » (HM, 205) Pour avoir contribué aux souffrances des prisonniers, pour avoir survécu là où aucun autre art n’aurait voulu survivre, l’auteur condamne la musique et écrit : « Le silence décompose les masses. Je préfère le silence à la musique. » (HM, 439) 3. Le langage articulé 3.1. Le langage commun Pour Pascal Quignard, l’être humain est d’abord quelqu’un qui ne parle pas. Cette opinion se réclame de la théorie du philosophe italien Giorgio Agamben qui, dans son livre Enfance et histoire , précise : « nous sommes une espèce qui apprend à parler. L’homme n’est pas un animal parlant, selon la définition aristotélicienne ; il est l’animal qui ne cesse, sa vie durant, d’apprendre à parler. » (Agamben 2002, 36) Cela veut dire que le langage n’est pas inné, qu’il n’est pas donné à la naissance. Il est précédé par un moment dont nous ne gardons pas le souvenir. Mais cet oubli constitutif n’est pas total et l’écrivain appuie cette opinion sur deux exemples : l’apprentissage d’une langue étrangère qui nous fait éprouver la résistance des mots et l’opacité des signifiants ; la littérature qui nous remet en contact avec le ravissement des mots, avec l’effroi de ne plus pouvoir être directement, sans médiation, au monde. Ferdinand de Saussure montrait que la langue est un produit social issu de la faculté naturelle de chaque individu. À cela A. Meillet ajoutait le fait qu’elle est indépendante des individus qui la parlent et bien qu’elle n’ait aucune réalité en dehors de ces individus elle est, par sa généralité, extérieure à chacun d’entre eux. Selon lui, la langue a deux caractéristiques fondamentales : elle est coercitive et elle est extérieure. La méditation de Pascal Quignard se situe dans la même direction. Pour lui, la langue est ce qui permet aux gens de s’avancer dans la nature : Il y a un fragment de Pacuvius qui énonce ce qui interrompt la marche martelante plurimillénaire [d’après l’auteur, la production des coups rythmés pour avertir sur un péril imminent se trouve à l’origine de l’apparition du langage]. En 1823, J.-B. Lovée le traduisit de cette manière : « Ce promontoire dont la pointe s’avance dans la mer. » Promontorium cujus lingua in altum projicit . « Une lingua est ce par quoi une société s’avance dans la nature ». (HM, 32)

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