AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 91 En plus, la langue permet d’établir un rapport de forces entre les deux acteurs du discours que Pascal Quignard explique de la façon suivante : en parlant, l’émetteur transfert la chose dans un concept (il fait disparaître la chose) et le concept dans une image acoustique ou écrite. Cette image contient la valeur que celui qui parle accorde à la chose. La chose abolie, absente maintenant, se transforme en parole. En passant du côté du récepteur, le langage devient lui-même chose absente parce que, dans le cerveau de celui qui écoute, le concept se déshabille de sa forme sonore : Par la cuisson de l’audition, le langage, qui est la voix de la chose absente, se transforme lui-même en chose absente – en fantôme insaisissable qui surgit à partir de la parole dès l’instant où son enveloppe matérielle elle- même disparaît. Ce n’est plus un signe du langage mais une sensation cognitive. Tel est le sacrifice propre à la noèsis , qui dérive du sacrifice (au cours duquel la bête est abattue et découpée pour donner sa puissance, dans le même temps où son découpage et sa répartition organisent et hiérarchisent le fait social). Du moins dans l’audition linguistique, le langage s’étire et se défait de sa bande sonore physique dont le domaine d’application est intégralement collectif pour devenir bande sonore silencieuse et intérieure à chaque âme qu’elle anime. (HM, 127) Mais croire à la perfection de la communication une fois l’ordre du processus interactionnel respecté ce serait un leurre. Pascal Quignard considère qu’il y a deux motifs qui interdisent à toute communication quotidienne d’être une communication parfaite et donc idéale. Premièrement, l’émetteur n’est pas uniquement la source du message mais il est aussi un récepteur de son propre message parce qu’il s’entend au moment où il parle. Deuxièmement, le destinataire du message n’est pas un récepteur véritable parce qu’il transforme le message qu’il reçoit et il porte un jugement sur l’information. Vu ces aspects, Pascal Quignard pense qu’on ne peut parler d’une véritable écoute lors de la communication usuelle. Pour lui, une vraie écoute plonge l’interlocuteur dans le silence le plus profond. Elle serait illustrée le mieux par la remonte étymologique du terme où obaudire , « écouter », a donné en français le terme obéir : « obaudire , cela voulait dire écouter. Cette forme a produit le français obéir. » (HM, 375) Une telle écoute abolit la duplicité du terme en même temps qu’elle interdit à l’interlocuteur de polémiquer : Se taire c’est d’abord s’arracher à la surdité dans laquelle nous sommes à l’égard du langage en nous et dans laquelle le locuteur est tout entier immergé dans le circuit social, rythmique, rituel. Le langage ne s’entend jamais en parlant : il se produit en devançant son écoute. Le locuteur reste bouche ouverte dans l’ouverture de sa perte exsufflée et la fuite en avant sonore de la poupée ou du fétiche de son propos. L’auditeur reste bouche fermée : il ouvre ses oreilles. Dans la parole du locuteur, le langage se fascine lui-même, parle presque tout seul, dans tous les cas s’entend peu.

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