AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 92 C’est la méditation de Kleist intitulée Monolog . C’est le récit de Des Forêts intitulé Le Bavard . Dans la locution, il est son propre mirage. Parler est une confusion extériorisée rattrapable. Le langage pense le locuteur et sa pensée. L’auditeur ouït. (HM, 128) 3.2. Le langage littéraire Pour qu’une vraie écoute ait lieu, le locuteur doit s’effacer complètement. Celui qui écoute, à son tour, doit cesser d’être un homme et se désagréger en pure pensée : Il n’y a pas d’écoute profonde sans destruction de celui qui parle : il sombre devant ce qui est communiqué, qui se déplace en surgissant de lui par la parole et enfin fait retour dans l’auditeur d’une part en raison de l’effacement de la source sonore dans l’air et d’autre part grâce à ce taisir – ressaisir de ce qui est dit qui se consume à l’intérieur de soi. Alors, celui qui écoute cesse d’être le même homme et se désordonne véritablement en pensée. (HM, 129-130) Selon Pascal Quignard, la pratique de la lecture c’est l’expérience la plus altruiste possible parce qu’elle suppose un effort d’affinement de la conscience et de toutes les perceptions pour acquérir en soi le propos d’un autre : « lire est prêter l’oreille. » (HM, 239) De l’autre côté, l’écrivain lui aussi fait la preuve de l’altruisme parce qu’il consent à son effacement. À la suite de Roland Barthes (2003) qui prônait la mort de l'auteur (« la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur ») et de Maurice Blanchot qui parlait du règne du neutre (Blanchot, 1980), Pascal Quignard plaide en faveur de l’effacement de la voix par rapport au texte. La littérature naît du silence et, pareil à la musique, elle ne rompt pas avec ce silence dont elle tire ses sources. Elle prolonge l’état où l’oreille se trouve à l’éveil, sensible aux moindres inflexions du texte : « Le livre est un morceau de silence dans les mains d’un lecteur. Celui qui écrit se tait. Celui qui lit ne rompt pas le silence. » (Quignard 1981, 87 4 ) L’écriture est donc une façon de composer avec le silence : Le désir d’écrire se nourrit peut-être, originairement, d’un vœu de silence […]. Art de la solitude et du secret, la littérature est sans doute, pour Pascal Quignard, ce qui entretient ce goût, rarement reconnu pour tel, du retrait […]. Quignard insiste sur la désocialisation que provoque la littérature. Il nous oblige à y reconnaître notre souhait, de nous retirer du monde, de nous mettre à l’abri. Lisant ou écrivant je me tiens à l’écart. Je fais, volontairement, sécession. (Rabaté 2008, 66) 4 Petits traités , Tome I, Paris : Clivages, 1981. Dorénavant désigné à l’aide du sigle PTI, suivi du numéro de la page.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=