AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 93 Mais pour rendre visible le silence, l’écrivain a pourtant besoin de mots et, pour aboutir au mot illuminé, la parole doit se donner dans sa défaillance, elle doit exhiber ses interstices, car c’est dans ces interstices, dans cette obscurité que se tient l’oxygène qui assure la flamme incandescente de l’écriture : « Écrire (…) c’est approcher non pas le feu – “Je brûle” mais le foyer central où le feu prend sa flamme. » (NBL, 73) Pour ce faire, Pascal Quignard invente une langue capable de transmettre non pas des concepts mais le ressenti, en déstabilisant le langage – « celui qui écrit est celui qui cherche à […] désengager le langage, à désubordonner la domestication. » (OE, 117) L’écrivain se consacre à l’exploration de la langue, à la recherche du mot approprié qui ne pourra pourtant jamais combler le vide initial qu’il hèle. Il défie la construction normée de la phrase et du discours à travers des ruptures, des contrastes, des affirmations péremptoires et des formules paradoxales. Ce travail énorme consiste à re-littéraliser constamment le langage. Pour ce faire, il emploie plusieurs méthodes et dissèque la langue. Premièrement, il fait entendre dans les expressions figées leur source la plus vive 5 , il cisèle l’aphorisme 6 , il fait recours aux assonances 7 . Deuxièmement, il joue sur les mots : « le nom même du bois de mûrier, l’arbre qui porte des baies qui se colorent en rouge, en violet puis en noir et qui, dès lors que ces baies s’écrasent comme du sang sous les doigts, sont appelées des mûres. Seul arbre qui tient sa dénomination de mûrir. » (LM, 29) Troisièmement, il fait recours aux langues mortes et à l’étymologie, parce que l’opacité du vocable étranger est un tremplin pour une profonde méditation sur la langue. Cette propension pour les langues anciennes se traduit aussi au niveau de la fable de ses écrits qui puisent leurs sources dans l’histoire. Pascal Quignard collectionne des morceaux de passé. Dans ses romans, dans ses essais, foisonnent des personnages provenus de l’Antiquité gréco-latine ou du XVII e siècle – époque de prédilection pour l’écrivain. Il ne s’agit pas de figures notables sur lesquelles insisteraient les livres d’histoire mais des politiciens et des artistes qui sont tombés dans l’oubli et que Pascal Quignard se propose de ramener à la vie : « Les 5 Par exemple, dans Le nom sur le bout de la langue , lorsque l’écrivain évoque sa mère pétrifiée par la recherche, il utilise l’expression courante « je brûle ». Cette expression est employée par les enfants dans le jeu où l’on doit chercher un objet quand on est très près de la cachette. L’écrivain associe ce mot à un vaste réseau d’images où le feu détient la place principale. Le « je brûle » s’entend ainsi dans la force de sa signification première, comme expérience physiquement blessante, stigmatisante, presque sacrificielle. 6 Comme le prouve cet extrait de Sur le jadis : « Même quand on erre on ne se dirige pas par hasard. » (OE, 15) 7 « […] tout dans le temps est charnière. En latin Ostium . Ostia . Ostie . Tout instant est une porte qui s’ouvre. » (OE, 30)

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=