AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 101 le rappel des comportements négatifs (par exemple, les Juifs sont encore tenus pour responsables de la mort de Jésus Christ, les Allemands de l’Holocauste), et le maintien des erreurs importantes d’appréciation qui pourraient engendrer des comportements violents. Vi ş niec nous fait assister à un spectacle du déploiement des stéréotypes balkaniques et universels, qui s’avère un acte dramatique aussi bien qu’amusant, émouvant, ironique et auto-ironique. C’est un miroir dans lequel l’Européen et, par analogie, le citoyen du monde est invité à se regarder. Pour exprimer la manière de laquelle on envisage les autres ethnies et pour donner de l’autorité à son personnage, l’auteur substitue Dorra à un homme balkanique, dont elle emprunte la voix pour décrire la variété des représentations sociales, dans une perspective masculine. Elle entre « dans la peau d’un homme des Balkans ». (SFC, 80) Cette transposition permet l’accès à une autre dimension, à une altérité personnelle, qui produit la sensibilisation de l’individu, jusqu’au pathétisme, ou jusqu’à la violence : « Les Balkans, c’est comme ça. Une poudrière sentimentale. Dans les Balkans, on sait boire. Tiens, on s’est pas vus depuis trois semaines, ça fait long, ça fait insupportable, allons boire un coup. Et on boit jusqu’au petit matin. » (SFC, 69) : Dorra ( en mangeant ) Dès qu’il boit un verre, dans l’homme des Balkans s’éveille le sens de l’histoire. Dans le bistrot minable où il se soûle la gueule, qu’il soit à Zagreb, à Belgrade, à Tirana, à Athènes, à Bucarest, à Sophia, à Ljubljana ou à Skopie, l’homme balkanique devient tout de suite internationaliste et généreux dans l’amour pour son proche. C’est alors qu’il juge le monde à travers la philosophie du « mais ». Mais, c’est le mot clef de la spiritualité balkanique, c’est le miroir de la pensée, c’est la marche où le discours plat bascule dans la dialectique nuancée. (SFC, 80) L’homme balkanique vit sous le poids du « spleen ancestral » et se laisse torturé par les « grandes questions métaphysiques » que la femme ne peut pas comprendre, comme elle « n’est qu’une pondeuse de gosses » et elle « ne sait qu’engueuler son mari dès qu’il se pointe à la maison. » (p. 69) Vi ş niec nous fait assister à une scène, selon lui, ordinaire d’un foyer balkanique. Nous remarquons ici l’ironie d’une telle subjectivité : Le soir, le sens de l’honneur est très fort chez les hommes des Balkans. Le soir, si elle [la femme] presse trop sur l’accélérateur de l’enguelade, il se fâche et se tape encore un verre. Ou deux. Ou trois. Car le soir, après avoir bu avec ses copains, l’homme des Balkans devient brusquement malheureux. Son âme est blessée. Les grandes questions métaphysiques se mettent à le hanter, à le torturer. Tu ne comprends rien à l’histoire, ma poule. Non, elle ne comprend pas que son mec soit frappé par un spleen ancestral. Elle ne comprend pas que son mec se pose brusquement la question du sens de l’existence. D’où on vient et où on va ? Putain, le monde, ça manque de sens. (SFC, 69)

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