AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 98 aucun contact avec l’extérieur 11 . Tassadit Imache parle même d’un « ailleurs inséré subrepticement dans notre ici historique et consensuel, une sorte de presqu’île intérieure, tout en à-coups et précipices de mémoire, l’emplacement intemporel du cauchemar contemporain. À en croire certains prophètes : le côté obscur de l’idéal républicain. » 12 Pour les deux jeunes filles, vivre dans la banlieue est synonyme d’une bataille perdue d’avance avec le destin, car tout ce que cet endroit peut leur offrir est un avenir « bouché ». Malika et Farida veulent quitter cet espace inhumain, mais elle savent que leur rêve a peu de chances de devenir réalité : leurs origines modestes, leur vie passée dans un quartier tellement marqué du point de vue social, réservé à des communautés marginalisées, de même que les préjugés de leur famille quant à une vie modèle se dresseront toujours devant elles comme des obstacles difficiles à surmonter. À la différence de la maison, qui dans l’imaginaire culturel est ou devrait être 13 un espace féminin, la banlieue est un endroit éminemment masculin. Selon Rachid Rahaoui, « les jeunes hommes ont fait de l’espace public de proximité [...] leur possession et leur propriété. » (2006, 25) Ainsi, ce ne sont que les personnages masculins qui peuvent sortir et traîner dans la cité. Le père de Malika passe presque tout son temps à l’extérieur de la maison, dans des bars. Les frères de la jeune fille, Mohammed et Abdel, entrent et sortent de la maison sans demander la permission à qui que ce soit. Ils peuvent aller en boîte, vagabonder dans les rues, draguer des filles, avoir des ennuis avec la police, quitter la maison parentale pour aller vivre ailleurs avec une Française. Malgré tout cela, personne ne les condamne, ne leur reproche rien, tout au contraire, ils continuent à être les vrais maîtres 14 11 Dans ce roman, l’espace urbain semble être limité à la banlieue car sont absentes les indications sur le centre-ville, en tant que territoire de l’Autre, de l’être non-marginalisé, non stigmatisé. 12 Tassadit Imache, « Écrire tranquille ? », Esprit , n°12, Décembre 2001, cité par Christiane Achour dans « Banlieue et littérature », 2009, 2. 13 Nous considérons que la seule pièce de la maison où la femme peut « régner » sans que personne ne s’y oppose est la cuisine. Les personnages masculins y entrent seulement pour manger et non pas pour demander à la femme d’ « abdiquer » de son « trône ». Tandis que dans la salle à manger et même dans la chambre, la femme semble avoir perdu son autorité. Voir dans ce sens l’épisode de la « correction » corporelle subie par Malika dans la salle à manger ou l’épisode où Slimane, le frère cadet de la jeune fille, entre dans la chambre de celle-ci sans lui avoir demandé la permission et déchire son devoir. 14 C’est surtout le cas de Mohammed, le frère aîné, qui est obligé d’occuper la place laissée libre par son père malade, chômeur, plutôt absent, dominé par ses vices. C’est lui qui gagne de l’argent pour sa famille et c’est toujours lui qui punit celui ou celle qui ose commettre une erreur. Quant à Abdel, le deuxième né, il est compréhensif envers ses sœurs, mais il n’oublie pas le rôle qu’il doit jouer – celui de protecteur de l’honneur familial, et n’hésite pas à les menacer.

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