AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 101 « Bien sûr, si on l’avait laissée faire, elle, cela ferait longtemps qu’elle aurait enlevé sa fille Malika de l’école. Elle l’aurait gardée à la maison où elle lui aurait enseigné le métier de femme d’intérieur et de mère de famille » (BS, 72). Cette figure spatiale devient alors un des « vecteurs de l’écart d’identité entre les parents » (El Galaï 2005, 90) et leurs filles. Nous n’avons pas mentionné « les enfants », car les garçons ne s’intéressent guère à l’école. Celle-ci n’est plus une clé d’accès à une vie libre puisque les garçons ont déjà la liberté de bouger. Nous retrouvons aussi l’image de l’école-exclusion ou l’école-discrimination qui semble reproduire les inégalités sociales dont Malika et Farida sont victimes. Jamais les camarades de classe des deux jeunes filles ne les ont invitées aux fêtes qu’ils organisaient. Elles faisaient partie des « hors la classe », des personnes qui ne présentaient aucun intérêt aux yeux des autres : elles ne pouvaient pas sortir avec des garçons, aller en boîte, dépenser de l’argent pour être à la mode. Cette situation, qui durait depuis le collège, chagrinait les deux copines et renforçait le sentiment de mal-être, leitmotiv de leur vie : Elles me dégoûtent ces filles [...] ! Tu vois, toute notre vie, on sera rejeté, c’est à désespérer ! [...] C’est plus qu’un affront, c’est insulte à ma propre personne ! cela remet en question ma présence dans la classe ! [...] Je pensais qu’en entrant au lycée, les barrières qu’on avait connues au collège allaient tomber d’elles mêmes, qu’on sera enfin acceptées ! 18 » (BS, 11-12) Vers la fin du roman, l’école deviendra l’endroit de la déception et c’est toujours Farida qui est concernée. D’où ce sentiment ? Il est provoqué par le comportement des autres camarades qui n’ont pu/n’ont pas voulu l’accepter telle qu’elle était : fille d’immigrés, porteuse d’un nom aux résonances étrangères, vivant dans un quartier misérable, portant sur ses frêles épaules le fardeau lourd des traditions. Écœurée par une « école qui ne répondait plus à ses aspirations », qui l’a trahie, Farida y renonce et s’enferme dans sa chambre. Pourtant, ce renoncement n’est pas une défaite ; c’est plutôt une vengeance contre sa famille. Elle prouve aux autres et se prouve à elle-même qu’elle peut prendre des décisions importantes dans sa vie sans avoir la permission de la famille. L’école est aussi, dans la vision d’une mère qui n’est jamais entrée dans un tel endroit, l’espace de la perdition. Illettrée, habituée dès son enfance au métier de femme, la mère de Malika voit d’un mauvais œil l’intérêt de sa fille pour les études. Madame Azouïk considère que celles-ci vont éloigner sa progéniture de la bonne voie et vont l’emmener vers le péché et la honte. Selon elle, la place d’une vraie fille musulmane est à la maison, près de sa mère, pour apprendre à cuisiner, à faire le ménage, à s’occuper des enfants, 18 C’est Farida qui parle.

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