AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 106 III. L’espace intérieur Si nous pensons à la banlieue en tant qu’espace marginalisé et clos, la maison devrait être une sorte d’oasis, un refuge contre un dehors hostile. En réalité, l’appartement n’est jamais un endroit du bonheur ; tout au contraire, c’est un lieu où règnent la violence, la méfiance, la souffrance, où la hiérarchie et les rôles de chacun sont très bien établis. En tant que « [véritable] prolongement de l’espace matriciel » (Benarabe 1994, 121-122), la maison de la famille Azouïk représente une reproduction en miniature de l’Algérie : les traditions ancestrales sont soigneusement respectées, l’espace masculin est délimité de l’espace féminin, l’honneur familial est défendu par n’importe quel moyen. Symbole de la protection, la maison devient pourtant la scène des violences physiques : la mère n’hésite pas à infliger des corrections corporelles à ses filles quand celles-ci n’accomplissent pas correctement les tâches de cuisine, Mohammed frappe sa sœur sans avoir le moindre regret. Théoriquement espace féminin par excellence, l’appartement des Azouïk semble s’être transformé plutôt dans un espace masculin. Ce n’est que dans la cuisine que la femme (surtout la mère) peut régner tranquillement. Dans le salon ou dans les chambres, la femme n’a plus de pouvoir, car c’est l’homme (notamment les frères) qui domine. Malika et Farida devraient se sentir soulagées et protégées une fois rentrées chez elles, la porte fermée derrière elles. Lien entre le dehors et le dedans, celle-ci ne représente pas un accès vers la liberté, mais tout au contraire, elle renvoie à l’isolement, à l’enfermement, à l’aliénation. Elle acquiert une signification encore plus négative : lors de l’épisode où Mohammed punit sévèrement Malika, l’entrée de l’appartement devient un endroit de passage vers l’Enfer. Une fois la porte ouverte, l’individu pénètre dans un espace du châtiment, dans notre cas la salle à manger. Cette pièce de la maison, où les individus devraient se rassembler pour communiquer, pour passer du temps ensemble, devient ainsi le décor pour une violence cruelle : [Malika] sentit une masse s’abattre sur son dos. Elle avait la désagréable impression qu’une méchante bosse avait pris naissance sur ses omoplates, en même temps, elle sentit que ses pieds décollaient du sol et que ses cheveux s’arrachaient de leur racine [...]. Elle crut distinguer mille étoiles virevolter devant ses yeux qui s’entrechoquaient [...]. [Mohammed] lui envoya un terrible coup de pied dans les côtes [...]. D’un geste brusque, il la jeta sur le mur et se mit à la battre [...]. Il lui balança un coup de pied dans les reins. Malika avait si mal, qu’elle ne pouvait ni crier ni pleurer. (BS, 53- 54)

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=