AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 113 La texture de leurs récits est formée par le mélange de discours des acteurs de fiction, narrateurs et protagonistes, ceux des agents intertextuels, écrivains français et maghrébins, voire d’autres discours culturels – proverbes et clichés. La scénographie romanesque orchestre toutes ces voix qui dialoguent les unes avec les autres plutôt qu’elle invente des modèles textuels nouveaux. Par ailleurs, les narrateurs du corpus n’échappent pas à l’influence des lettres françaises vu qu’elles constituent généralement les seuls modèles littéraires acquis durant leur cursus scolaire. Il n’est pas surprenant, donc, que les romanciers les plus cités ce ne sont pas les écrivains maghrébins, mais les figures consacrées de la littérature française. Béni, le narrateur du roman Béni ou le paradis perdu (Begag 1989), est fier d’avoir bien lu Germinal ou d’avoir bien appris et interprété le rôle du loup dans Le Loup et l’Agneau . Dans un autre roman, Dis Oualla ! (Begag 2007), le narrateur Momo, jeune français d’origine algérienne, est respecté par ses amis, souvent des Français natifs vu qu’il sait distinguer les fables de la Fontaine des poèmes de Rimbaud. Les auteurs choisis par ces narrateurs font partie des anthologies scolaires. La narratrice Doria ( Kiffe kiffe demain ) s’éprend de son voisin parce qu’il lui récite chaleureusement les vers de Rimbaud : « il me les dit avec son accent et sa gestuelle de Racaille, même si je comprends pas grande chose au texte, je trouve ça beau. » (Guène 2004, 27) Dans tous ces récits, les auteurs français cités sont des symboles qui réfèrent à une tradition littéraire de l’Hexagone qui n’est pas étrangère à ces narrateurs. L’attitude de Béni est illustrative : En oral de français, je suis tombé sur un texte d’Emile Zola : Germinal . Une examinatrice, anormalement belle pour une prof, m’a demandé de lire le texte pour commencer. J’ai lu en déballant toute ma verve, en faisant le comédien sur scène. […] bien sûr que j’aimais bien Germinal . Et bien d’autres élèves aussi appréciaient Zola. Mais faut dire que j’avais en plus la fibre du comédien. ( Béni ou le paradis perdu , 38) Le nom du fondateur de l’école naturaliste est associé à la langue française et à un chef-d’œuvre qui a ses titres de noblesse. Le souci de faire référence à ces symboles de la littérature française est implicitement lié à l’effort de déjouer les préjugés fabriqués sur les connaissances insuffisantes des jeunes issus de l’immigration en matières littéraire et linguistique. La scène jouée par Béni qui se dit et se veut comédien ou celle de l’ami de Doria, le « Racaille » comme elle se plait à l’appeler, étant un dealer, justifient la référence, fut-elle évasive, aux écrivains consacrés de la

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=