AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 126 Écrivain prolifique s’intégrant parfaitement au mouvement littéraire de la deuxième partie du vingtième siècle, Henri Thomas joue pourtant d’une technique à part qui oriente la lecture dès les premières pages et maintient, pareil à un roman policier, une sensation de hantise indéfinie. Plus qu’un thème, le secret devient, dès lors, la marque qui sillonne le récit dans tous ses éléments : l’intrigue, les personnages, le narrateur, la composition, la phrase ; parfois le mot même fait événement par son caractère incongru, invitant le lecteur à chercher une motivation cachée, toujours partielle, relançant le mouvement infini de l’interprétation. Henri Thomas nous fait ainsi penser à ce que peut être un récit, un peu à la manière de Blanchot, mais selon des voies toutes différentes. Dans les pages suivantes, nous nous proposons d’analyser la technique dont l’auteur use dans ses récits et qui consiste à transposer la figure rhétorique de la réticence au niveau du texte littéraire entier. Dans l’œuvre John Perkin , ce procédé se traduit plus particulièrement par la conjugaison de trois dimensions temporelles (le présent informe, le passé révolu et l’avenir atemporel), ce qui fait progresser la narration par des bonds et des retours successifs en arrière et, à un niveau supérieur d’analyse, nous permet de déceler une conception singulière sur le récit en tant que genre littéraire et sur la manière de fonctionnement du langage poétique. 1. Le présent informe Paru en 1960 aux Éditions Gallimard, John Perkins raconte la longue et lente déchéance d’un couple américain. Comme dans la majorité des cas, l’auteur prend appui pour son livre sur des éléments autobiographiques car, en effet, John Perkins était un voisin de Thomas dans la banlieue de Boston où il résidait. Loin d’être un simple objet d’étude pour autant, comme l’écrira Thomas plus tard dans l’un de ses carnets, ce cas dépeint l’histoire de tous « ces jeunes ménages à demi fous sans le savoir d’angoisses et d’ennui » (Thomas 1963, 113) Le personnage principal, John, fuit autant qu’il peut sa maison devenue invivable, un tombeau où est mort son couple, à travers de longues promenades nocturnes qui n’aboutissent à masquer ses accès de furie. Paddy, elle, se réfugie dans les courses automobiles et le coca. La violence est omniprésente et les images paroxystiques des accès de furie inexplicables et récurrentes de John s’imposent au lecteur. Les phrases pour décrire la relation des deux personnages sont pauvres et réitèrent le manque de toute possibilité de dialogue entre les deux : Les paroles n’y pouvaient rien, et d’ailleurs John se servait mal des mots ; son métier de dessinateur industriel demandait du coup d’œil et des
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