AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 128 dans l’immobile, l’immobile qui tue le roman et en même temps lui donne un passé, un présent et une sort d’au-delà. (Thomas 1998, 270) Bien qu’il soutienne l’idée du héros indispensable au récit, Henri Thomas lui offre une valence singulière et l’auteur qui vient juste d’affirmer le caractère héroïque de ses romans conteste aussitôt cette qualité. Ce qu’il cherche à travers le personnage est, en effet, un point d’arrêt, un moment d’immobilisation qui tue le roman car même si le récit se tient près de la conscience vide du personnage, il ne peut s’autoriser une focalisation interne : le personnage ne dispose ni d’une intériorité bien définie, ni des repères qui lui permettraient le moindre recul réflexif sur ce qu’il vit. Le récit tourne autour de ce personnage comme d’une énigme qu’il faudrait mettre à jour : quelle « fatalité » pousse John à ces crises de violence muette qui le prennent au milieu de la nuit ? Quel rapport ont ces crises avec la mort de Jim ? L’énigme reste pourtant sans résolution et se transforme dans un art poétique à part, comme le fait remarquer Pierre Brunel dans le Cahier Treize du « Temps qu’il fait » : Tous les personnages des romans d’Henri Thomas ressentent le désir de l’indistinction. Ils aspirent à se fondre dans l’anonymat de la foule, dans l’opacité de la nuit. Leur aventure (car s’il s’agit bien de romans d’aventure) est la manifestation de ce désir, qui est aussi, n’en doutons pas, celui de Thomas lui-même. Ne l’intéresse vraiment que la recherche de cet obscur foyer de l’existence où « je » communique avec l’état des choses, de ce lieu d’une vérité où l’aphasie d’une enfance serait au plus près de l’honnêteté de la mort. (84) Ce désir est ce qui fait de Thomas un romancier et le détour de la fiction est un recours contre la pression de la vie sociale, contre un réseau d’identifications et d’appartenances qui, dans la réalité quotidienne, dans la langue commune, interdit la recherche de l’indistinct. Le présent que l’œuvre thomasienne figure n’a rien du présent ordinaire et cela à deux titres : d’un côté, il s’agit d’un présent temporellement inclassable concrétisé dans un état d’angoisse sans début ni fin, sans cause ni effet apparent– un présent réitérable à l’infini mais absolument informe. De l’autre côté, les indices spatiaux déroutent le lecteur parce qu’au-delà des repères concrets (Etats-Unis, banlieue de Boston) un réseau de faux indices qui varient en fonction du point de vue des personnages se met en place (le nombre variable des chats, l’architecture de la maison, l’emplacement des meubles), tout cela participant à une mise en question de la réalité du récit et de sa possibilité d’exister. Le présent est donc synonyme d’une réalité plurivalente et, faute d’indices logiques et concrets, invivable. Le hic et nunc bascule dans un fantastique éternisé régit par des règles physiques absurdes où l’imparfait atemporel reste la seule possibilité d’expression :
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