AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 129 Il l’attendait, en compagnie de ces bêtes. Dans la pièce vivement éclairée, les oiseaux avaient des paniques qui faisaient vaciller les grosses cages suspendues non loin de la lampe. Ils renversaient leur gobelet d’eau. John le remplissait, l’accrochait dans l’angle de la cage, trois, quatre fois avant que les oiseaux ne s’endorment, abrutis les plumes malades (…) Les oiseaux faisaient silence, John s’assoupissait allongé par terre, la tête sur un coussin ; puis il se relevait : le chien sentait trop mauvais. En un quart d’heures l’atmosphère de la pièce devenait insupportable à John ; il devait s’y mêler aussi la fiente des perruches, et la saleté générale, la poussière, les plantes vertes qui poussaient sournoisement dans les jardinières. Les chiens et les oiseaux dormaient, mais ces plantes bougeaient toujours, près de la fenêtre, elles faisaient même un bruit. (JP 8-9) Il y avait les oiseaux, il y avait le chien, il y avait le chat (…) les chats sont des animaux qui diffusent une onde d’une certaine longueur, et chaque humain est un poste récepteur réglé d’une façon particulière, certains ne s’accordent pas avec les ondes du chat et elles leur font du mal. Lui ne pouvait pas entrer dans la cuisine sans éprouver une sorte de vertige et de nausée ; l’onde des six chats le démolissait tout simplement. (11-12) 2. Le passé révolu À l’expansion infinie du présent s’oppose l’état révolu du passé. Trois photos nous donnent ce qui devrait être les preuves incontestables de ce qui a existé une fois : la photo de John, jeune soldat à Dijon, celle de Jim prise quelques mois avant sa mort et celle des chats jetés dans la baignoire. Tous ces trois éléments devraient agir comme des ancres pour le récit, des vérités inébranlables sur lesquelles le narrateur pourrait bâtir une histoire vraie, avec de vrais personnages et de vrais événements. « Mais quel est le mystère du temps que dévoile la photographie ? La neige qui blanchit l’image ou la nuit qui la submerge ? Le monde passe du négatif au positif, du blanc au noir. » (Prieur 1998, 106) Henri Thomas ne choisit pas par hasard la photographie comme élément déclencheur du souvenir et, implicitement, du désir inassouvi de revivre le passé. Cette conception touche son âge d’or dans la deuxième moitié du XXème siècle, notamment avec l’apparition du concept d’aura. Walter Benjamin définit l’aura comme « l’unique apparition d’un lointain, si proche soit-il » et recourt à l’exemple d’un objet naturel pour illustrer son propos: « reposant l’été, à l’heure de midi, suivre à l’horizon la ligne d’une chaîne de montagnes ou une branche qui jette son ombre sur celui qui repose, c’est respirer l’aura de ces montagnes et de ces banches » (Benjamin 1971, 94) parce qu’il est question d’un moment unique impossible à revivre ou à reproduire. Proximité et distance sont des catégories de l’intersubjectivité, ainsi, « l ‘expérience de l’aura repose sur le transfert; au

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