AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 130 niveau des rapports entre l’inanimé – ou la nature – et l’homme, d’une forme de réaction courante dans la société humaine. Dès qu’on est – ou l’on se croit – regardé, on lève les yeux. Sentir l’aura d’une chose, c’est lui conférer le pouvoir de lever les yeux. » (Benjamin 1971, 187) Essayant de se soustraire au présent, John entreprend de peindre en secret sur un mur du sous-sol une vue d’ensemble en couleur de la ville de Dijon. Il prend pour modèle une carte postale qu’il avait reçue il y avait cinq ans de la part du notaire Boulard et de ses deux filles : « C’était la dernière carte qu’il eût reçue de France, il n’avait pas répondu, toutes ses relations par lettres avaient cessé à ce moment-là ; Jim venait de tomber malade, sa première crise » (JP 48). S’il choisit cette carte postale, c’est bien pour une raison : elle lui rappelle une époque où le bonheur était possible et qui fait encore l’objet de ses espoirs – jeune soldat, John était tombé amoureux d’Annette Boulard, la fille du notaire. Mais John ne se contente pas de recopier en gros le dessin et y rajoute le chemin de fer et deux silhouettes : la sienne et celle d’Annette. L’entreprise l’occupe pour plusieurs semaines et calme en bonne mesure ses accès de furie vu que l’odeur des bêtes ne parvient pas jusqu’au sous-sol, pense-t-il. Une fois le travail achevé John veut vérifier la vraisemblance de son œuvre en la rapportant au regard de Paddy : Elle verra probablement un jour la ville de Dijon sur le mur : mais comment saura-t-elle que c’est Dijon ? Elle ne connait pas, elle ne connaitra jamais cette ville. Reconnaitrait-elle John dans ce soldat au premier plan ? Elle croirait aussi bien que c’est Jim (…) Il tira son portefeuille. Oui, la photo de Jim était avec celle de son père et de sa mère et d’Annette Boulard dans cette pochette au fond du portefeuille dont il avait oublié l’existence. John examina le visage du soldat Jim ; il n’y avait vraiment aucune ressemblance entre lui et le soldat sur la fresque, non plus qu’entre Annette de la photo et la femme qu’il avait peinte. Ce n’était pas lui non plus ce soldat. Ce n’était personne. Et la ville ? Même la photo sur la carte postale, s’il n’avait pas su que c’était celle de Dijon, aurait-il reconnu la ville. Il ne l’avait jamais vue comme cela, de loin, avec la plaine par derrière. C’était peut-être les nuages qu’il reconnaissait le mieux. (JP 85- 86) Prenant conscience du manque d’authenticité de son dessin, deux certitudes se révèlent à John : le temps qu’il a passé à Dijon n’a pas été un présent vrai mais un présent rêvé, regardé sous le feu des sentiments pour Annette et à travers ses désirs ; son travail de réitération du bonheur est faux lui aussi car le bonheur est lié à la subjectivation sans pouvoir faire objet d’analyse impartiale. Ici, le bonheur devient synonyme de ressentir l’aura d’un lieu et d’un moment (la ville de Dijon durant la guerre). Mais la dimension spatiale ne peut être multiplié ni à travers la photographie, ni à

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=