AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 131 travers un dessin quelque fidèle soit-il et le temps s’écoule à un seul vecteur, la reproduction de l’aura n’est donc qu’une illusion qui se dissipe aussi vite qu’une toile d’araignée. L’épisode de la fresque est repris comme un leitmotiv par Henri Thomas dans Pesé, compté, divisé : « John Perkins nous montre des photos de Dijon en 1914, lui maigre soldat. Fascinantes, les photographies d’un passé où l’on était jeune : on y cherche je ne sais pas quelle trace ou quel indice d’une vérité qui n’est pas d’ordre photographique, une lumière sur le mystère du temps. » (Thomas 1989, 89) Pareil au dessin qui tente de reprendre une existence lointaine, la photo de Jim que Paddy garde dans son Rolex en souvenir de son ami rappelle non seulement un être cher mais aussi une époque où Paddy et John formaient un couple : « La photo qui était dans le médaillon c’était lui qui l’a prise, trois mois avant la mort de Jim. S’il la connait ! Avant de quitter la plage où ils avaient passé l’après-midi, parce qu’il restait une pellicule, et qu’il voulait donner le rouleau à développer le jour même sur le chemin de retour, il a pris cette dernière photo comme cela. » (JP 19-20) Si John tente de revivre le passé à travers la fresque, Paddy elle-aussi veut reconstruire, pareil à un puzzle, la période où Jim vivait encore : elle garde intacte la chambre de Jim et remplace régulièrement l’ampoule bleue de la lampe qui éclaire jour et nuit le lit défait sur lequel traine une guitare cassé par John durant une crise nocturne de fureur. Cette chambre mortuaire prolonge ses tentacules au niveau de la maison entière et, encore plus, au niveau de l’univers des personnages. L’épisode de la mort de Jim est non seulement repris à l’infini mais, telle une ombre, se projette en chaque objet, en chaque animal et en chaque individu. La mort de l’individu engendre la mort de l’univers parce que la mort ne peut être qu’unique et subjective. Comme le faisait remarquer Maurice Blanchot, l’individu peut concevoir la mort seulement comme mort en instance – elle représente un horizon certain mais qui survient seulement à la troisième personne. L’instant de la mort ne peut être raconté et donc la mort en instant n’est pas réitérable. Une fois la fin survenue elle s’éternise aussi bien pour l’individu que pour son univers : On ne mourrait plus dans cette maison. La mort était venue une bonne fois pour toutes, et depuis, plus rien n’arrivait, le temps ne passait plus. Depuis cinq ans on était là, les bêtes et les personnes, toujours vivantes, mais à part de tout le reste ; passés de l’autre côté de la vie, suffoquant dans un air qui faisait que le temps ne passait plus… Il lui semblait chaque soir que cela ne pourrait plus durer ; le poids allait devenir intolérable d’un moment à l’autre […] Il savait alors qu’il ne s’enfuirait jamais, et cette certitude lui apportait une sorte de tranquillité qui coïncidait souvent avec le sommeil des oiseux et des chats.
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