AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 132 Le mystère du temps tient dans le fait que le passé ne peut être prescrit ; qu’on n’en guérit jamais. Les ressemblances, les connivences, les coïncidences, les glissements insensibles sont nos fantômes. Fantômes des êtres, fantômes des mots. « L’hésitation fait partie essentielle de l’histoire » (JP 141) précise le narrateur à la fin du livre pour annoncer le coup de théâtre d’un autre dénouement. A y bien regarder, l’hésitation est là en permanence : c’est elle, à travers tout le roman, qui donne aux actes et aux désirs comme aux visages et aux destins le tremblement même du temps. Ces deux épisodes sont la preuve qu’à son insu, le lecteur expérimente simultanément la réversibilité mais aussi la confusion des temps. Le temps se décline à travers les temps du passé, puis brusquement au présent et au futur. Le passage se fait subrepticement du style indirect, d’une description à un monologue intérieur. Le lecteur ne sait plus qui parle ou qui regarde. D’une phrase, parfois d’un mot, le point de vue a changé complètement. La première lecture dissimule le fait que le récit fourmille de précisions anecdotiques éparpillées à chaque page et qui, pour rendre la lecture encore plus ambiguë, se dédoublent, comme les traces du passé jetées apparemment en désordre à travers toutes les pièces de la maison de Paddy et de John. Ces signes apparaissent comme des formules magiques : « Cela avait toujours été ainsi. Quelque chose s’était montrée à l’improviste et il avait fallu s’y jeter, toujours » (JP 97) où se mêlent appréhensions, certitudes, regrets, réminiscences, soupçons, anticipations, suppositions, négligences et oublis. C’est sur l’un de ces détails que bute et pivote le roman et l’issue finale. Le narrateur ne se contente pas de donner une seule fin au récit mais en propose deux (on pourrait même aller plus loin et dire qu’il y en a trois si on compte aussi la P rière d’insérer de la quatrième des couvertures). Le raccord des conclusions ne résulte pas du spectacle que l’on surprend, « la chambre éblouissante » de Dorothy ou, selon l’autre version, son « petit enfer », mais du petit mensonge qu’entend John concernant le nombre des chats jetés dans la baignoire lors d’une blague innocente de Paddy et de Dorothy : six d’après l’opinion de Dorothy, un seul comme la photographie l’atteste : Il y avait un chat dans la baignoire, le plus vieux des six, un matou gris, il avait de l’eau presque jusqu’au ventre, et autour de lui, sous lui, en zigzags rapides, les poissons fuyaient ses coups de patte : car le vieux matou semblait n’avoir jamais fait que cela dans sa vie captive. Il avançait lentement dans l’eau, vers un poisson apparemment immobile de terreur, puis donnait un coup de patte si brusque que l’eau jaillissait jusqu’au bord de la baignoire, le poisson filait sous le ventre du chat, reparaissait derrière
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