AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 142 pas dire qu’ils sont occultés, mais que leur traitement repose sur un aperçu limité. La perspective est toujours modérée et l’attention sollicitée de manière sélective : un hêtre solitaire mobilise le regard de Ludvík à partir de la fenêtre du train, un mur engendre toute une rêverie chez Gabriel dans Opéra muet et, parfois, le manque même d’ouverture du regard suffit à dessiner des immensités . La guerre efface l’horizon pour arrimer le regard à la terre devenue bourbier, tandis que la montagne enneigée ne mobilise pas l’attention comme promesse de l’infini, mais constitue une menace d’égarement par la blancheur. La ville non plus, bien qu’espace-cadre dans beaucoup de livres, n’acquiert jamais des dimensions monstrueuses. En échange, elle se réduit surtout à des endroits de hasard. Cependant, nombre des lieux présents dans les romans sont des lieux d’apprentissage différé, des lieux à partir desquels l’attente fait son œuvre de métamorphose intérieure : « l’espace a un langage, une action, une fonction, et peut-être la principale ; son écorce abrite la révélation. » (Tadié 1994, 10) L’espace citadin de l’attente est donc un univers hétéroclite, gouverné par la discontinuité : tantôt il est composé d’une succession de lieux où l’attente commande l’arrêt des personnages, tantôt il se réduit à un lieu privilégié qui s’impose dès le début du récit. Le puzzle spatial s’articule autour des personnages en déplacement et dont l’attente est orientée surtout à travers les rencontres qu’ils font. Ainsi, ces lieux sont-ils moins marqués, car ils ne sont que des arrêts de courte durée pour le protagoniste qui est lui-même de passage ; l’importance revient plutôt aux « génies » qui les occupent. Les lieux d’attente privilégiés et le mieux valorisés restent, cependant, les endroits familiers, circonscrits à la maison pour la plupart et auxquels les personnages en attente reviennent régulièrement. Ce sont des lieux de retour, qui ont l’avantage d’être toujours facilement accessibles alors que l’espace citadin favorise plutôt les endroits éphémères. Ces lieux d’intimité ménagent la solitude qui fait mûrir la méditation susceptible d’aboutir à la révélation et permettent aux esseulés et aux délaissés de troquer l’agitation citadine contre la quête de l’oubli. Toujours fidèles, ils constituent des contextes fertiles pour le déploiement de l’attente, car ce sont autant de « figuration[s] de l’intériorité. » (Cannone 2005, 41) On y compte la chambre ou l’une des pièces de la maison ; quoi qu’il en soit, la perspective exploite manifestement l’exigu, l’étroitesse. 1. Espace de lieux : la ville Si la narration dans Le Livre des Nuits gravite principalement autour du hameau de Terre-Noire, avec deux brèves incursions citadines – Paris et Berlin –, Nuit-d’Ambre bénéficie d’un élargissement de la perspective urbaine. Paris y occupe une place importante, car c’est la ville-échappatoire

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