AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 143 pour le personnage éponyme, la ville où il espère se défaire des liens qui l’arriment au passé familial. Le traumatisme de son quasi-abandon maternel après la mort du frère lui fait plus tard désirer la séparation d’avec les lieux de son enfance et de son adolescence. Paris devient alors ville rêvée, ville où il s’attend à oublier, à se perdre sans aucun attachement dans le plus vif du temps présent. Cependant, à son insu, Paris devient lieu d’attente en sens inverse : la ville happe et conduit à sa perte l’adolescent rebelle à sa mémoire jusqu’à ce qu’il fasse la paix avec son passé et redécouvre ses attaches familiales. Ménageant ce retour aux origines par nombre détours, au fil des lieux de rencontres fortuites ou de découvertes chargées de sens, la ville devient espace d’attente de cette transformation, mais aussi espace de la mise en attente de Nuit-d’Ambre, car ici il est confronté fréquemment à son identité. Malgré l’impression d’homogénéité, Paris est un espace fait de lieux isolés par la présence temporaire du protagoniste. Comme l’a déjà remarqué Georges Poulet (1963, 20-21), « la mobilité des lieux a pour conséquence l’isolement respectif de ces lieux les uns par rapport aux autres », ce qui fait de l’espace citadin un mélange de solitudes spatialisées. D’ailleurs, les personnages ne sont pas habituellement enclins à l’attente, à quelques exceptions près. Elle fait l’objet d’un apprentissage lent, épaulé par un questionnement progressif, au gré des instants de réflexion. L’espace s’accorde lui aussi à ce rythme ou, encore, le favorise puisqu’un « espace morcelé appelle un temps discontinu. » (Tadié 1994, 83) Ailleurs, l’accent tombe sur l’aspect temporel, mais la relation de dépendance entre les deux reste inaltérée : « La discontinuité temporelle est elle-même précédée, voire même commandée par une discontinuité plus radicale encore, celle de l’espace. » (Poulet 1963, 55) À commencer par son voyage, il est question d’un parcours initiatique qui lui fait connaître des lieux de mise en attente par interpellation malgré lui : à chaque fois il est confronté à sa propre mémoire et par là à son refus de filiation réconciliée. L’entrée du train en gare surprend Nuit-d’Ambre endormi. Symboliquement, il pénètre dans le nouvel espace en faisant peau neuve, mais pour l’instant sans l’aide d’un initié ; plus tard, s’étant trompé par trois fois dans les correspondances, il arrive à destination le soir : « Le train entra en gare. Nuit-d’Ambre-Vent-de-Feu dormait toujours, la tête posée contre la vitre. Il se réveilla lentement, lourdement, comme s’il lui fallait remonter de très profond à travers une eau glauque. Il était seul dans son compartiment […]. » ( NA 1 , 179) Dès le début, beaucoup d’éléments s’accordent pour souligner le fait que Paris n’est pas vraiment le lieu qu’il cherche ou bien dont il a besoin ; ainsi il se sent perdu, comme si la ville 1 Sylvie Germain, Nuit d’Ambre , Paris : Gallimard, coll. « folio », 1987. Dorénavant désigné à l’aide du sigle ( NA ), suivi du numéro de la page.
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